Adap­ta­tion fidèle du man­ga éponyme de Masamune Shi­row, le papa de Ghost in the Shell, Apple­seed se révèle une réus­site tant graphique que scé­nar­is­tique. Le grand défi des films d’an­i­ma­tion et a for­tiori de sci­ence-fic­tion sera tou­jours de par­venir à faire entr­er le spec­ta­teur dans leur univers, de le famil­iaris­er avec des per­son­nages et des décors qui n’ont rien à voir avec notre réal­ité. Pour Apple­seed, le con­trat est rem­pli, puisque l’u­nivers du film nous entraîne dans la décou­verte d’un monde sans pour autant nous y per­dre. Quant aux per­son­nages et aux mésaven­tures qu’ils tra­versent, cela nous par­le indu­bitable­ment, puisque l’en­jeu du film n’est autre que l’avenir de l’hu­man­ité.

2131, dans la cité d’Olym­pus. Suite à une nou­velle guerre mon­di­ale, la qua­si total­ité de la planète a été détru­ite. Petit bas­tion sauve­g­ardé, Olym­pus est géré par Gaïa, un ordi­na­teur géant doté d’une intel­li­gence arti­fi­cielle. Dans cette cité cohab­itent des humains et des bioroïdes, sortes de clones d’hu­mains aux­quels on a ôté tout sen­ti­ment. Igno­rant l’amour et la haine, les bioroïdes sont les garants de la sta­bil­ité de la société, puisque jusqu’à présent, les guer­res ont été provo­quées par les pas­sions humaines. Certes, dans la réal­ité, ce n’est pas le seul fac­teur à ren­tr­er en ligne de compte dans l’émer­gence d’une guerre, mais le film n’est qu’une fable qui pointe un trait sail­lant en écar­tant les autres pour lui don­ner plus d’im­por­tance.

Apple­seed est donc l’oc­ca­sion pour Shin­ji Ara­ma­ki, le réal­isa­teur, de s’in­ter­roger sur le thème éculé de la cohab­i­ta­tion entre les humains et les machines, tout en évi­tant les écueils tra­di­tion­nels de la lamen­ta­tion des bioroïdes sur leur sort et leur dif­férence. Hit­o­mi, la bioroïde qui a recueil­li Deu­nan Knute, l’héroïne, sur le champ de ruines où elle com­bat­tait, s’in­ter­roge sim­ple­ment sur l’ef­fet que cela fait d’être amoureux. Elle racon­te à Deu­nan qu’elle en com­prend le con­cept, mais qu’elle ne peut pas le ressen­tir. Mais cha­cun dans cette société sem­ble accepter sa con­di­tion, les humains sont tem­pérés par les bioroïdes, et ces derniers ont la sat­is­fac­tion de pro­téger la société. La rébel­lion des machines a fait l’ob­jet d’autres films, et n’est pas ici le pro­pos prin­ci­pal. Quant à Bri­are­os, l’homme devenu cyborg, ses regrets et sa souf­france de ne plus pou­voir avoir avec Deu­nan la même rela­tion qu’a­vant sont per­cep­ti­bles et touchants, sans pour autant être trop démon­strat­ifs.

La prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion véhiculée par le scé­nario est l’avenir de l’hu­man­ité. Au fil de ses aven­tures, Deu­nan décou­vre d’abord un com­plot des­tiné à met­tre fin à l’ex­is­tence des bioroïdes (étant don­né qu’ils sont dépourvus de fonc­tions repro­duc­trice, le fait de détru­ire l’en­droit où ils se régénèrent aboutit à un géno­cide sans aucune tuerie), puis à celle des humains eux-mêmes. Révoltée et bien décidée à sauver l’hu­man­ité, Deu­nan est la dernière à pou­voir enray­er le proces­sus. « Nous con­stru­irons nous-même notre futur ! », s’ex­clame-t-elle avant de s’élancer dans le vide pour aller accom­plir sa mis­sion. Le Con­seil des sept vieux sages, d’abord opposé à Deu­nan, finit par l’aider par une inter­ven­tion sur­na­turelle : ils ont décidé de faire con­fi­ance aux hommes, et de laiss­er la planète entre leurs mains. Encore plus effi­cace que n’im­porte quel doc­u­men­taire sur les cat­a­stro­phes écologiques ou les géno­cides à tra­vers le monde, le mes­sage du film, tra­ver­sé d’un élan romanesque, fait pren­dre con­science au spec­ta­teur du pou­voir qu’il a sur le monde et de sa respon­s­abil­ité sur la planète. Bien sûr, c’est de la fic­tion, et même de la sci­ence-fic­tion, mais il y a dans ces scènes quelque chose de pro­fondé­ment par­lant et con­va­in­cant : nous nous sen­tons con­cernés en tant qu’êtres humains. Le film d’Ara­ma­ki, des­tiné à être un diver­tisse­ment, per­met aus­si une prise de con­science.

Mais revenons au diver­tisse­ment. Rien n’a été lais­sé au hasard pour faire de ce film d’an­i­ma­tion un exem­ple de réal­isme. La tech­nique du toon-shad­ing, per­me­t­tant de trans­former la 3D en 2D tra­di­tion­nelle a ici été asso­ciée à celle de la motion-cap­ture, autrement dit la détec­tion et la resti­tu­tion par ordi­na­teur des mou­ve­ments de vrais acteurs, recou­verts d’une com­bi­nai­son spé­ciale et de cap­teurs lumineux qui per­me­t­tent de don­ner nais­sance à des per­son­nages aux mou­ve­ments flu­ides et réal­istes (voir les cheveux des per­son­nages, qui ond­u­lent mag­nifique­ment) et d’ap­porter du crédit aux scènes d’ac­tion.

Réus­site tech­nique mais aus­si scé­nar­is­tique, Apple­seed est donc un film d’an­i­ma­tion de très bonne fac­ture, dis­posant d’un bon rythme et de graphismes très réal­istes, mis en valeur par une caméra habile, par­fois aéri­enne, qui prou­ve qu’en ani­ma­tion aus­si on peut réalis­er de beaux mou­ve­ments de caméra, et pro­pos­er une mise en scène ayant de la per­son­nal­ité. Nous passerons sur les arrière-plans par­fois mal défi­nis et le côté con­ven­tion­nel de cer­taines scènes pour recon­naître qu’Apple­seed est un film d’an­i­ma­tion entraî­nant et intel­li­gent comme nous en souhai­te­ri­ons plus sou­vent.