Dès les pre­mières min­utes, on pense à Jean Cocteau. Peter Brook s’est sans aucun doute inspiré du grand poète lorsqu’il filme ces hommes et ces femmes comme venus d’outre-tombe, et s’ap­prê­tant à y retourn­er par des chemins tortueux et labyrinthiques. Pour décoder la philoso­phie du grand poème hin­dou, Brook se sert effec­tive­ment des armes du théâtre mod­erne. Mais si l’ensem­ble est glob­ale­ment réus­si, il n’en reste pas moins extrême­ment décon­cer­tant.

C’est un livre gigan­tesque de 100 000 vers, rédigé en san­skrit – la langue anci­enne de l’élite indi­enne. Le Mahab­hara­ta (« His­toire poé­tique de l’hu­man­ité »), con­sid­éré par les Brah­manes comme le livre sacré de l’hin­douisme, est dix fois plus long que la Bible. Pour s’y plonger sans se per­dre dans ses méan­dres, il est néces­saire d’être imprégné de la sym­bol­ique extrême­ment com­plexe de la reli­gion hin­doue. L’adap­ta­tion de la légende par un Occi­den­tal tel que l’Anglais Peter Brook (con­nu surtout dans le monde du théâtre), rel­e­vait donc du défi, voire de la folie. Sur scène, son Mahab­hara­ta durait neuf heures ; à la télévi­sion, les dif­férents épisodes mis bout à bout en fai­saient six ; au ciné­ma, le spec­ta­teur pas­sion­né – et courageux – suiv­ra pen­dant plus de deux heures et demi le déroule­ment d’une his­toire inten­sé­ment con­den­sée.

Comme tous les textes sacrés, le Mahab­hara­ta donne son inter­pré­ta­tion des orig­ines de l’hu­man­ité. Au com­mence­ment donc, étaient deux familles, les Kau­ravas et les Padu­vas, dont la rival­ité con­duisit à une guerre atroce. Les Kau­ravas étaient les enfants du roi aveu­gle Dhri­tarash­tra, dont la femme Gand­hari por­ta toute sa vie un ban­deau sur les yeux pour ne pas avoir l’a­van­tage sur son mari. Enceinte pen­dant deux ans, Gand­hari accoucha d’une énorme boule en métal, dont sor­tirent cent guer­ri­ers. Les Padu­vas, quant à eux, étaient les « enfants » du frère du roi, Pan­du, dont les deux femmes eurent cinq fils avec les dieux. Car les divinités ne sont bien évidem­ment pas en reste dans le Mahab­hara­ta : à l’in­star des dieux grecs, ils n’hési­tent pas à se mêler des affaires humaines, et y sèment la pagaille. Lord Krish­na, incar­na­tion du grand dieu Vish­nu, tient notam­ment un rôle impor­tant dans la guerre, en y par­tic­i­pant aux côtés des « bons » de l’his­toire, les Padu­vas…

Ain­si vont les grandes lignes de cette épopée pleine de démesure, divisée en trois grandes par­ties rem­plies de haine et de vengeance. Le poème par­le de mort, de destruc­tion, et pour­tant il s’ag­it de l’his­toire d’une nais­sance : celle de la race hin­doue. Ici comme ailleurs, le monde par­le le lan­gage de la vio­lence et doit lut­ter pour ne pas s’en­fon­cer dans les ténèbres. Au-delà des par­tic­u­lar­ismes cul­turels, l’his­toire du Mahab­hara­ta est donc uni­verselle : c’est cet aspect que met en valeur Peter Brook. Idée séduisante puisqu’elle per­met au néo­phyte de rester con­cen­tré sur une légende prodigieuse­ment alam­biquée, même s’il n’en saisit pas toutes les nuances.

Com­ment exprimer l’u­ni­ver­sal­ité d’un mythe ? En élim­i­nant d’abord la plu­part des références cul­turelles et le folk­lore. Le décor, pris dans une lumière bleutée ou effacé dans le brouil­lard, sem­ble par­fois inex­is­tant, ou du moins épuré à l’ex­trême. L’époque est indéfiniss­able. Les per­son­nages, inter­prétés par des acteurs asi­a­tiques, européens ou africains, par­lent anglais, par­fois avec un accent très pronon­cé. Si les noms des per­son­nages sont tous à con­so­nance indi­enne, cer­taines scènes tien­nent plus de la sor­cel­lerie africaine que de la fer­veur hin­doue. Le con­teur, qui inter­vient à cer­tains moments de l’his­toire pour en chang­er le cours, a des airs de gri­ot. Le réc­it de l’en­fant aban­don­né dans une cor­beille flot­tant sur la riv­ière sem­ble sor­ti du mythe chré­tien de Moïse. Enfin, c’est à la tragédie grecque que Peter Brook, ten­ant du théâtre mod­erne, sub­tilise ses plus beaux moments : demi-dieux vêtus de blanc, droits comme des stat­ues décla­mant leur texte, ou reine mau­dite se forçant à cacher ses yeux pour vivre comme une aveu­gle…

Four­mil­lant de références et de sym­bol­es, le Mahab­hara­ta de Peter Brook fonc­tionne comme une séance d’hyp­nose : tant que l’on reste fasciné par la force poé­tique de l’his­toire, sa com­plex­ité n’est qu’un prob­lème sec­ondaire. Mais dès que l’e­sprit se détache du film, il en voit tous les défauts : mise en scène sta­tique, jeu for­cé et théâ­tral où les gestes sont réduits au min­i­mum et les dia­logues insup­port­able­ment bavards. L’ex­péri­ence peut séduire – ou ter­roris­er.