En s’ouvrant sur une cita­tion de Rober­to Bolaño, Dos Madres s’inscrit d’emblée dans la veine lit­téraire et romanesque d’un cer­tain ciné­ma his­panophone con­tem­po­rain, qu’il soit argentin (Trenque Lauquen, Los Delin­cuentes) ou espag­nol (Fer­mez les yeux). Le film s’avère fidèle au car­ac­tère mélan­col­ique, poli­tique et labyrinthique de l’œuvre de l’écrivain chilien, en dépli­ant sur trois par­ties le réc­it d’une mère (Vera) à la recherche de son fils (Egoz), sub­til­isé à la nais­sance, comme cela est arrivé à un nom­bre impres­sion­nant d’enfants (jusqu’à trois cent mille) dans les dernières années du régime fran­quiste. Le titre orig­i­nal, Sobre todo de noche (que l’on pour­rait traduire par « surtout la nuit ») évoque le film noir, un genre que revis­ite en effet Víc­tor Iri­arte dans un pre­mier tiers rem­pli d’ombres effilées et de longs couloirs mal éclairés. Vera, gref­fière au tri­bunal, enquête seule pour retrou­ver la trace admin­is­tra­tive de son fils. Iri­arte choisit de fig­ur­er son inves­ti­ga­tion à la fois d’une façon anti-spec­tac­u­laire (quelques ren­dez-vous, des cartes dépliées que l’on arpente du doigt) et comme le plus para­noïaque des films d’espionnage – il y a même une scène dans une citerne souter­raine, comme dans Bons bais­ers de Russie. En off, la voix de Vera lit dans un pre­mier temps une longue let­tre adressée à son fils, avant qu’une pre­mière bifur­ca­tion ne recon­fig­ure le cap du réc­it : la deux­ième par­tie change de point de vue pour suiv­re Egoz, ain­si que sa mère adop­tive Cora, qui auront égale­ment droit, le moment venu, à leur pro­pre voix-off.

L’idée est mag­nifique : se présen­tant d’abord comme un thriller tortueux, le film abrite secrète­ment un mélo­drame. Au fur et à mesure que les mys­tères s’éclaircissent, il ne reste plus que le ver­tige d’une mater­nité fan­tôme pen­dant vingt ans et la libéra­tion qu’occasionne la ren­con­tre entre ces trois per­son­nages. Si des larmes coulent à l’écran, hum­ble­ment et sans gros plan, le film s’avère toute­fois trop élé­gant pour qu’on en fasse autant dans la salle. C’est à la fois sa faib­lesse et sa force : la rigueur du cadre, les arti­fices cinéphiles et la pudeur sen­ti­men­tale for­cent à la fois l’admiration et tien­nent en par­tie à dis­tance. Tout est réglé comme du papi­er à musique, à l’image de ces mon­tres que les per­son­nages accor­dent à la même heure, et qui revi­en­nent à plusieurs repris­es jusque dans l’épilogue, comme sym­bol­es d’un temps volé qu’il faudrait récupér­er. L’élégance du film se man­i­feste aus­si par un refus du con­flit. En atteste cette sorte de soror­ité qui s’installe tout de suite entre Cora et Vera, en lieu et place d’une bête con­cur­rence. Un détail met en exer­gue ce pen­chant pour le raf­fine­ment : Iri­arte dote les deux femmes d’un doigté déli­cat, l’une pour le piano, l’autre pour la sténo­typ­ie. Cette drôle de machine qu’est la sténo­type, util­isée par les greffiers au tri­bunal, témoigne de la manière dont est écrit le film : les touch­es sont appuyées avec une grande douceur, presque lente­ment.

C’est quand Dos Madres allie son char­mant enrobage avec une ligne émo­tion­nelle qu’il emporte le morceau. Ain­si de cette longue par­tie où le film adopte un for­mat d’écran rond, dans laque­lle Cora suit Egoz, par­ti à la ren­con­tre de sa mère biologique, de Saint-Sébastien jusqu’aux rives du fleuve Douro au Por­tu­gal. Avec ses fila­tures et son entremêle­ment de voix-off, ce voy­age situé au cœur du film con­jugue le bouil­lon­nement sen­ti­men­tal des per­son­nages à une véri­ta­ble élégie formelle, inspirée par les paysages du Douro. Les vignes escarpées de cette val­lée à l’Est de Por­to sont con­nues des cinéphiles grâce à Val Abra­ham qui, coïn­ci­dence, vient juste­ment de retrou­ver le chemin des salles. Le spec­tre d’Oliveira plane sur ces scènes filmées depuis le train qui longe le fleuve, où le romanesque se dilue dans la beauté du ter­ri­toire. C’est ici, davan­tage que dans le réc­it un peu théorique de vengeance poli­tique de la dernière par­tie, que le film parvient à encap­suler l’ivresse du temps retrou­vé.