Con­traire­ment à ce que l’on pou­vait atten­dre, Kinds of Kind­ness ne surfe pas vrai­ment sur le suc­cès de La Favorite et de Pau­vres créa­tures. Après deux films plus cal­i­brés, Lán­thi­mos renoue plutôt avec la veine comi­co-rad­i­cale de Canine, Alps et The Lob­ster, pour dépein­dre, le temps de trois courts-métrages, des mon­des régis par des lois secrètes et arbi­traires. La pre­mière par­tie pro­pose comme une quin­tes­sence du principe nar­ratif ici à l’œuvre : un per­son­nage, obéis­sant à des direc­tives dénuées de logique appar­ente, tente de trac­er sa voie à l’intérieur d’un jeu auquel il est soumis, sans jamais pour autant remet­tre en cause les règles le struc­turant. On retrou­ve, de chapitre en chapitre, les mêmes acteurs (Ple­mons, Stone, Qual­ley) et motifs – sociétés secrètes, sectes, tyrans démi­urges. En témoigne la place occupée par Willem Dafoe : après avoir cam­pé un ersatz de Franken­stein bap­tisé God dans Pau­vres créa­tures, il s’affirme défini­tive­ment ici comme un avatar pos­si­ble de Lán­thi­mos lui-même, à la fois chef d’entreprise et gourou d’une secte qui, d’un claque­ment de doigts, peut évin­cer les par­tic­i­pants du jeu qu’il super­vise.

Mais si le film renoue avec l’inventivité rel­a­tive dont pou­vait faire preuve, ici et là, Lán­thi­mos à ses débuts, il retombe aus­si dans ses tra­vers : la dimen­sion ludique de ses réc­its grinçants et loufo­ques s’accompagne d’une inca­pac­ité à envis­ager le scé­nario autrement que comme un labyrinthe où déam­bu­lent des souris. Les acteurs incar­nent ain­si des per­son­nages pris au piège d’une struc­ture assez rigide (les inces­sants trav­el­lings avant et les notes de piano à la Eyes Wide Shut, qui matéri­alisent à l’écran un étau se resser­rant) dont ils demeurent jusqu’au bout pris­on­niers. Lán­thi­mos a beau vis­er une cer­taine lib­erté de jeu et de ton (avec quelques gags qui font réelle­ment mouche), ses univers fan­tas­tiques et absur­des s’ap­par­entent au mieux à des plateaux de jeux de l’oie (avec des décors récur­rents en guise de cas­es, cf. le bar du pre­mier court), au pire à des pris­ons à ciel ouvert dans lesquelles s’affairent des fig­ures prêtes à tout pour main­tenir leur état de soumis­sion. Le prob­lème tient moins à l’horizon mis­an­thrope de la mise en scène – qui, on l’a déjà dit, n’est pas néces­saire­ment une mau­vaise inspi­ra­tion en soi, ou un trait automa­tique­ment dis­qual­i­fi­ant –, qu’à un manque de sou­p­lesse : les sor­ties de routes et les pas de côté « non­sen­siques » des films de Lán­thi­mos masquent mal son pen­chant de con­trol freak, par ailleurs plus ou moins assuré. Car le maître des hor­loges n’est pas tou­jours aus­si minu­tieux qu’il le voudrait : si le pre­mier réc­it, qui déplie pas à pas son déco­rum, s’avère de loin le plus con­va­in­cant, les autres imposent plus laborieuse­ment leur petit univers dis­so­nant et fan­tas­ma­tique.