Tel un prince, Chet Bak­er sourit entre deux man­nequins, à l’arrière de sa cadil­lac ; mais dans le con­tre-jour, son vis­age s’entaille de rides, comme autant de mar­ques lais­sées par les années d’addiction. C’est le début de Let’s Get Lost, por­trait doc­u­men­taire sor­ti après la mort du chanteur et qui retrou­ve aujour­d’hui le chemin des salles. Devant la caméra de Bruce Weber (par ailleurs pho­tographe), Bak­er traîne sa car­casse d’ancienne vedette ; deux ans après la fin du tour­nage, il se jet­tera de la fenêtre de son hôtel, le corps bour­ré de cocaïne et d’héroïne. Réal­isé entre 1985 et 1986 pen­dant l’enregistrement de l’album Sings Again, et sor­ti quelques semaines après le décès du chanteur, le film est nim­bé d’une aura mor­tifère que con­tre­bal­ance sa styl­i­sa­tion très mar­quée, sen­si­ble dans la lib­erté du mon­tage et des pris­es de vue. Dans une drôle de séquence située sur une plage de Deauville et dont il est dif­fi­cile d’évaluer le statut (doc­u­men­taire pris sur le vif ou reen­act­ment de la vie de Bak­er ?), le musi­cien Flea des Red Hot Chili Pep­pers imite un solo de trompette de Dizzy Gille­spie, aux côtés de plusieurs jeunes femmes. Cris, rires, sauts de cabris : au dia­pa­son de toute cette débauche d’énergie, la caméra de Weber mul­ti­plie les cadrages incon­grus (con­tre-plongée au ras du sol, plans à l’envers) dans un découpage fréné­tique emprun­tant autant au clip qu’au ciné­ma direct. À l’échelle du film entier, ce style de mon­tage vise à catal­yser l’intensité de la tra­jec­toire météorique de Bak­er en dres­sant le por­trait con­tra­dic­toire de ses dif­férentes facettes. Entre­laçant les témoignages des proches du musi­cien, des musi­ciens con­cur­rents ou des femmes qu’il a aimées, Let’s Get Lost entend graviter autour de lui à la manière d’un astre noir dont il serait impos­si­ble de saisir la vérité. À l’im­age d’une séquence d’auto-tamponneuses où la voiture de Bak­er tourne sur elle-même au milieu de la piste, le jazzman sem­ble jouir en toute indif­férence du monde qui l’entoure, pris dans la spi­rale autode­struc­trice qui fini­ra par l’emporter. Plus qu’une orne­men­ta­tion clin­quante, le mon­tage fréné­tique du film (où les plans s’entrechoquent par­fois sans logique appar­ente) vise à restituer l’électricité que sus­cite la présence de cette fig­ure ambiva­lente, aus­si adulée que méprisée.

Héraut du cool jazz, idole des jeunes, mari vio­lent, clochard céleste : le romanesque du film se nour­rit avec délec­ta­tion des mul­ti­ples facettes de son per­son­nage mais aus­si de ses men­songes per­ma­nents. On peut cepen­dant trou­ver dou­teux le plaisir man­i­feste qu’a Bruce Weber de révéler à Ruth Young (l’une des femmes de Bak­er) que son ancien mari l’a embobiné avec un con­trat fraud­uleux, tout comme la manière dont le mon­tage met en regard le témoignage des dif­férentes épous­es du chanteur : les insultes que se lan­cent Ruth Young, Diane Vavra et Car­ol Bak­er par inter­views inter­posées par­ticipent à une mytholo­gie suran­née de Dom Juan exci­tant la jalousie fémi­nine. Bon­i­menteur de génie (cf. l’anecdote, répétée à plusieurs repris­es, sur la perte de ses dents), Bak­er se fait avant tout l’artisan de sa pro­pre image publique, stratégie dont le film révèle les ficelles non sans une forme de com­plai­sance. Au début du film, William Clax­ton, auteur des pre­mières pochettes du chanteur, évoque avec émo­tion le charisme de Bak­er lors de ses séances pho­tos : sans effort, à la manière d’une véri­ta­ble icône, il par­ve­nait à capter la lumière par son seul regard. Weber ne cesse, à son tour, de filmer Bak­er comme une gravure de mode, à la manière de son ami James Dean. De ce par­ti pris, Let’s Get Lost tire sa force de séduc­tion en même temps que sa lim­ite : mal­gré l’élégance du noir et blanc léché et la beauté de la bande-son, le film ne parvient pas tout à fait à dévoil­er autre chose qu’une fragilité un peu fab­riquée, dont le dolorisme peine à sus­citer beau­coup d’empathie. Au fond, c’est peut-être dans ce qu’il nous dit aujourd’hui de notre défi­ance envers ce roman­tisme de l’homme blessé que le film s’avère le plus per­ti­nent.