À l’honneur de la dernière édi­tion du fes­ti­val Ciné­ma du Réel, le ciné­ma de James Ben­ning a pour par­tic­u­lar­ité d’ar­tic­uler des dis­posi­tifs élaborés, reposant par­fois sur des for­mules qua­si math­é­ma­tiques, à une extrême patience dans sa manière d’ausculter la matière des paysages. En trois temps et onze notules, cet ensem­ble de textes tra­verse une par­tie de sa fil­mo­gra­phie qui s’étend sur cinq décen­nies, de son tout pre­mier film à Breath­less, son dernier long-métrage en date.

1. Parcourir l’espace

The Unit­ed States of Amer­i­ca (1975, coréal­isé avec Bette Gor­don)

L’œu­vre de Ben­ning s’ouvre sur un film au dis­posi­tif sim­ple, à l’image d’une grande par­tie de ses doc­u­men­taires très méthodiques : une caméra est fixée sur la ban­quette arrière d’une voiture, à l’avant de laque­lle sont instal­lés Ben­ning et l’artiste et cinéaste Bette Gor­don, sa com­pagne de l’époque. Road movie parsemé d’épiphanies (un train qui passe à vive allure, un acci­dent de la route, un soleil qui se couche et perce le cadre de ses rayons orangés, etc.) et vue de coupe en l’année 1975 (les nou­velles de la chute de Saï­gon aux mains des com­mu­nistes sont annon­cées sur l’autoradio), The Unit­ed States of Amer­i­ca est aus­si un beau film d’amour. Réal­isé à qua­tre mains, le film épouse l’avancée d’un cou­ple qui n’a pas besoin de se par­ler pour explor­er ensem­ble une par­tie du monde, jusqu’à ce que la voiture s’arrête sur une plage de la côte ouest, face à l’horizon insond­able de l’Océan Paci­fique, achevant un tra­jet qui aura rejoué celui des colons d’antan. Mais la fin de ce voy­age mar­que au fond l’amorce d’un autre bien plus grand : à par­tir de là, comme si ce pre­mier film n’avait con­sti­tué qu’un long repérage, Ben­ning ne cessera de sil­lon­ner et de car­togra­phi­er son vaste pays natal.

Corentin Lê

Land­scape Sui­cide (1987)

Film hybride dans sa struc­ture, qui mêle gros plans d’entretiens avec deux crim­inels (dont les pro­pos sont rejoués par des acteurs) et plans larges de paysages, Land­scape Sui­cide est une démon­stra­tion du rôle décisif que tient le mon­tage chez Ben­ning. Dans la pre­mière par­tie (le réc­it en compte deux, mis­es en miroir), le doc­u­men­tariste filme le témoignage d’une ado­les­cente ayant tué l’une de ses cama­rades à l’arme blanche. L’entretien, d’une trentaine de min­utes, est suivi d’une scène fan­tas­mant un moment dans la vie de la vic­time, avant une longue série de plans sur les paysages de la région où a eu lieu le drame. Dans la sec­onde moitié, c’est l’inverse : les plans de paysages ain­si que la scène rêvée inter­vi­en­nent non pas après mais avant l’entretien avec le crim­inel, en l’occurrence un vieil homme ayant tué puis dépecé la ten­an­cière d’une bou­tique d’armes. L’inversion des deux dynamiques de mon­tage mod­i­fie dras­tique­ment l’émotion insuf­flée par les paysages. Quand ces derniers suc­cè­dent au réc­it crim­inel, ils se gor­gent de mélan­col­ie et de tristesse – le crime a déjà eu lieu. Lorsqu’à l’in­verse les paysages précè­dent le réc­it crim­inel, ils se tein­tent d’une aura inquié­tante – le crime n’a pas encore été décrit, on ne sait donc pas de quoi il s’agit et il ne nous reste qu’à spéculer devant le sim­ple plan d’une clair­ière enneigée (quelle scène d’horreur a bien pu pren­dre place à cet endroit ?). Le « sui­cide du paysage », ce moment où la con­tem­pla­tion s’ouvre à une cru­auté à pre­mière vue imper­cep­ti­ble, est ain­si une affaire de mon­tage. Impos­si­ble, à par­tir de là, de regarder les tableaux ben­ningiens comme avant. Ils seront à jamais han­tés par un crime orig­inel, qui ne sont pas seule­ment ceux de l’adolescente ou du vieil homme, mais du pays tout entier, dont chaque par­celle a été recou­verte de sang. Dans l’ultime plan de ce film ver­tig­ineux, l’un des plus beaux et ter­ri­fi­ants de son auteur, de l’hémoglobine recou­vre d’ailleurs la blancheur vir­ginale de la neige.

C.L.

Four Cor­ners (1998)

La région des « Four Cor­ners » aux États-Unis se situe au niveau de la croix par­faite­ment for­mée par les fron­tières de qua­tre États : l’Utah, le Col­orado, l’Arizona et le Nou­veau-Mex­ique. C’est un pays déser­tique et pau­vre, his­torique­ment habité par les Amérin­di­ens (le terme anglais de « Native Amer­i­cans » est plus juste), qui occu­pent tou­jours aujourd’hui les réserves com­posant une grande par­tie de la région. Ben­ning entend faire éprou­ver la par­tic­u­lar­ité de ce ter­ri­toire à tra­vers une diver­sité de paysages et d’histoires artic­ulés au sein d’un dis­posi­tif extrême­ment alam­biqué. Le film est divisé en qua­tre chapitres (pour qua­tre lieux dif­férents, qua­tre réc­its et qua­tre épo­ques) qui com­pren­nent à chaque fois un texte intro­duc­tif présen­tant une œuvre pic­turale, puis un long plan sur l’œuvre en ques­tion accom­pa­g­né par une voix-off, et enfin une par­tie silen­cieuse con­sti­tuée de plusieurs plans d’environ une minute mon­trant les lieux où s’est tenu le réc­it que l’on vient d’écouter. Si ce procédé pro­duit par­fois un dia­logue presque abstrait, comme c’est le cas de la pre­mière par­tie reliant un tableau de Mon­et à un archéo­logue améri­cain assas­s­iné en 1910, il témoigne aus­si et surtout du car­ac­tère anthro­pologique de l’œuvre du cinéaste. Cette dimen­sion appa­raît plus net­te­ment dans le troisième seg­ment, qui embrasse plusieurs mil­liers d’années de la présence amérin­di­enne dans la région, en par­tant d’une pein­ture rupestre pour s’a­chem­iner vers des paysages enneigés, plongés dans le silence comme s’ils étaient endeuil­lés. Si le dis­posi­tif est com­plexe, il n’est toute­fois pas rigide, Ben­ning n’hésitant pas à le tor­dre à l’occasion du deux­ième seg­ment, qui est aus­si le plus beau. Le film s’y retrou­ve trans­porté à l’autre bout des États-Unis, à Mil­wau­kee dans le Wis­con­sin, où le cinéaste a gran­di. Ce dernier y racon­te en voix-off des sou­venirs per­son­nels, avant que la caméra arpente les quartiers pop­u­laires de la ville à la manière d’un fan­tôme. Par ce détour, Ben­ning met en par­al­lèle la con­di­tion des Noirs dans le nord du pays avec celle des Amérin­di­ens dans les Four Cor­ners. Les plans fix­es qui défi­lent, chargés du poids des sou­venirs, dressent ain­si le tableau d’un pays malade. Dans une scène, une par­tie de bas­ket­ball est inter­rompue par l’irruption d’une voiture dans le fond du plan, puis d’un coup de feu. Les ado­les­cents arrê­tent de jouer, le dos tourné à la caméra, tan­dis que le temps sus­pendu et l’absence de réac­tion man­i­feste invi­tent con­join­te­ment à l’incrédulité et au con­stat suiv­ant : c’est une journée comme les autres.

Marin Gérard

Stem­ple Pass (2012)

Présen­té par Ben­ning lui-même comme l’un de ses films les plus « dif­fi­ciles », Stem­ple Pass est aus­si l’un de ses plus beaux, grâce notam­ment à la per­fec­tion de son dis­posi­tif. En qua­tre plans d’une demi-heure, adop­tant exacte­ment le même cadre mais à dif­férentes saisons (d’abord le print­emps, puis l’automne, l’hiver et enfin l’été), le cinéaste s’intéresse à la fig­ure de Theodore Kaczyn­s­ki, plus con­nu sous le surnom que lui avait don­né le FBI : « the Unabomber ». Ce film appar­tient en réal­ité à un pro­jet plus vaste, « Two Cab­ins », démar­ré à la fin des années 2000. James Ben­ning a con­stru­it à cette époque deux cabanes dans sa pro­priété du Sier­ra Neva­da, sur le mod­èle de celles où ont habité respec­tive­ment Hen­ry David Thore­au et Kaczyn­s­ki, deux hommes ayant écrit, de dif­férentes manières, sur « la vie dans les bois ». Le cadre con­tient ici la repro­duc­tion de la cabane de Kaczyn­s­ki, qui se fond dans le paysage sauvage de la Sier­ra Neva­da. Chaque chapitre (et par con­séquent chaque plan) com­mence avec la voix-off de Ben­ning lisant dif­férents écrits du math­é­mati­cien devenu ter­ror­iste. Il y est d’abord ques­tion de survie et de chas­se, puis pro­gres­sive­ment, les saisons pas­sant, de sa haine de la société et de la tech­nolo­gie, de la fab­ri­ca­tion de bombes arti­sanales et de ses ten­ta­tives, réussies ou non, de meurtres à dis­tance par le biais de col­is piégés. La lec­ture, mono­corde et objec­tive, s’arrête à chaque fois au bout de quinze min­utes, lais­sant les mots réson­ner dans le quart d’heure suiv­ant. Une dialec­tique retorse s’opère alors entre l’image et le son : en se coulant dans ces plans grâce à l’expérience de la durée, c’est comme si l’on était invités à cohab­iter avec Kaczyn­s­ki. En arpen­tant et en admi­rant la nature, on l’imagine en faire de même, jusqu’à éprou­ver son exas­péra­tion à l’écoute des rares sons par­a­sites, tant on est saisi par la pré­ci­sion de son dis­cours. C’est que Ben­ning s’intéresse vrai­ment à sa pen­sée tout en par­venant à ne pas tomber dans la pure fas­ci­na­tion. La rigueur du dis­posi­tif et de son cadre unique accorde en effet au spec­ta­teur une grande lib­erté, à la fois pour balad­er son regard à tra­vers les plans, mais égale­ment pour établir de lui-même une dis­tance par rap­port à ce per­son­nage. Dans ce décor isolé du reste du monde, nous pou­vons alors ressen­tir les élé­ments à tra­vers chaque micro-événe­ment : la bru­ine qui se trans­forme en pluie, la tra­ver­sée du cadre par un oiseau et, dans le plan esti­val, la tombée de la nuit. Le change­ment de la lumière en temps réel au cours de cette ultime demi-heure achève de trans­former le paysage, révélant des ombres et des con­tours, jusqu’à provo­quer une forme d’hallucination : j’ai en effet cru voir, au cen­tre de l’image, la forme d’une main géante – une vision que n’aurait sans doute pas reniée Kaczyn­s­ki, dans son désir de faire corps avec la nature. Seul le ciné­ma de Ben­ning est capa­ble de provo­quer de telles épipha­nies.

M.G.

2. Manipuler l’image

Amer­i­can Dreams : Lost and Found (1984)

Amer­i­can Dreams : Lost and Found repose sur une dis­jonc­tion très rad­i­cale entre l’image, le texte et le son. Alors que se suc­cè­dent une série de gros plans sur des pro­duits dérivés – pins, cartes à col­lec­tion­ner, etc. – à l’effigie de Hank Aaron, célèbre joueur afro-améri­cain de base­ball, on voit défil­er en bas de l’écran des extraits man­u­scrits du jour­nal d’Arthur Bre­mer, un habi­tant de Mil­wau­kee qui plan­i­fia une ten­ta­tive d’assassinat de Richard Nixon et ten­ta de tuer le politi­cien George Wal­las (jusqu’à inspir­er le per­son­nage de Travis Bick­le dans Taxi Dri­ver). Enfin, la bande sonore enchaîne des tubes des années 1950 à 1970, entre­coupés par des dis­cours poli­tiques légendés à l’aide d’un car­ton. L’ensemble pro­duit une expéri­ence cog­ni­tive exigeante, où l’accumulation d’archives hétérogènes, doc­u­men­tant vingt ans de l’histoire améri­caine, induit néces­saire­ment une appréhen­sion par­tielle et frag­men­tée. Impos­si­ble à syn­thé­tis­er, le film reflète les frac­tures et les con­tra­dic­tions schiz­o­phrènes du pays, à l’image de la car­rière poli­tique de George Wal­las, qui fit de mul­ti­ples allers-retours entre le camp pro­gres­siste, la droite con­ser­va­trice et l’extrême droite ségré­ga­tion­niste. 

Robin Vaz

O Pana­ma (1985, coréal­isé avec Burt Barr)

C’est l’un des doc­u­men­taires de Ben­ning qui se rap­proche le plus d’une forme fic­tion­nelle. Libre­ment adap­té de trois nou­velles de l’artiste Burt Barr (qui cosigne le film), O Pana­ma se con­cen­tre en grande par­tie sur la fig­ure de Willem Dafoe, alors de retour du tour­nage érein­tant de To Live and Die in L.A. de William Fried­kin. L’acteur est mon­tré dans un état de fatigue chronique, en train de som­nol­er et d’errer chez Ben­ning lui-même, qui a eu l’idée de tourn­er le film alors qu’il l’hébergeait dans son apparte­ment new-yorkais. L’intérêt d’O Pana­ma, qui occupe une place mineure et à part dans l’œu­vre du cinéaste, tient à son mon­tage fiévreux et chao­tique, à rebours de la méth­ode rigoureuse qui fait la beauté de ses autres films. On en retient surtout quelques visions nota­bles qui met­tent en lumière l’étrangeté d’un univers en ruines, comme con­t­a­m­iné par l’épuisement de l’acteur, avec des immeubles incendiés, des ter­rains vagues et des paysages urbains défraîchis qui peu­pleront, par la suite, nom­bre des films de Ben­ning.

C.L.

John Krieg Exit­ing the Falk Cor­po­ra­tion in 1971 (2010)

John Krieg Exit­ing the Falk Cor­po­ra­tion in 1971 est en réal­ité con­sti­tué de qua­torze sec­on­des d’un plan extrait de Time and a Half, l’un des pre­miers films de Ben­ning, dans lequel un ouvri­er quitte son usine du Mil­wau­kee après une journée de tra­vail. Le cinéaste a ralen­ti numérique­ment ces frag­ments pour for­mer quar­ante ans plus tard un long-métrage de 71 min­utes. Si le film ren­voie explicite­ment à La Sor­tie de l’usine Lumière à Lyon, le procédé per­mis par le recours au numérique évoque aus­si la décom­po­si­tion du mou­ve­ment intro­duite avec les chronopho­togra­phies d’Étienne-Jules Marey à la fin du XIXe siè­cle. Au lieu de se suc­céder un à un, les pho­togrammes se chevauchent les uns les autres, à quelques frag­ments de sec­onde d’intervalle, avant qu’un fon­du ne vienne faire dis­paraître les pre­miers pho­togrammes pour laiss­er la place à de nou­veaux. La trou­blante per­cep­tion offerte par cet enchevêtrement repose ain­si sur le para­doxe de présen­ter une image qua­si immo­bile, dont on s’aperçoit qu’elle est au fond mue par trois mou­ve­ments hétérogènes : celui du réel enreg­istré (l’avancée de l’ouvrier et de ses col­lègues), celui de la caméra au cours de ces qua­torze sec­on­des orig­inelles (un panoramique puis un zoom – ce qui est très inhab­ituel chez Ben­ning) et enfin celui du fon­du qui vient flu­id­i­fi­er le pas­sage d’un pho­togramme à un autre. Ces légères mod­u­la­tions invi­tent à décen­tr­er notre regard de la marche à pro­pre­ment par­ler de John Krieg pour observ­er un ensem­ble d’épiphénomènes. Notre atten­tion s’en trou­ve alors accrue, con­stam­ment sol­lic­itée par cette lente recom­po­si­tion de l’image, au sein de laque­lle les formes lumineuses se trans­for­ment sous nos yeux en fig­ures iden­ti­fi­ables, créant une mul­ti­tude d’apparitions et de dis­pari­tions imprévis­i­bles. La dou­ble référence aux prémices du ciné­ma n’a rien d’anodin pour un cinéaste qui, lors de la présen­ta­tion de Breath­less au Ciné­ma du Réel en mars dernier, expli­quait que Grif­fith avait con­sid­érable­ment appau­vri le ciné­ma en y intro­duisant la nar­ra­tion. Renouer avec ces formes archaïques con­siste à libér­er le spec­ta­teur d’une lec­ture fléchée et ultra-sélec­tive de l’image pour le ren­dre sen­si­ble à un ensem­ble de micro-mou­ve­ments. Alors que la fix­ité du cadre reste le moyen priv­ilégié de Ben­ning pour faire advenir cette éman­ci­pa­tion, c’est ici un extrême ralen­ti qui per­met de la touch­er du doigt.

R.V.

3. Mesurer le temps

11 x 14 (1977)

Pre­mier long réal­isé par Ben­ning, 11 x 14 pose les bases de son esthé­tique, avec une prédilec­tion pour les plans larges, fix­es, très com­posés et ouverts à la diver­sité de ce que peut offrir la con­tem­pla­tion d’un bloc de temps. Le film témoigne égale­ment d’un intérêt mar­qué pour la décon­struc­tion d’une nar­ra­tion clas­sique. Ben­ning réu­tilise onze plans issus d’un pro­jet précé­dent, son court-métrage 8 1/5 x 11, qui suiv­ait deux tra­jec­toires par­al­lèles à par­tir d’un scé­nario linéaire. Si, dans le pre­mier film, les plans étaient déjà mélangés afin de frag­menter le réc­it, ils sont ici dilués dans une série de pris­es de vue inédites for­mant une mosaïque d’instantanés de l’Americana des années 1970. Le fait que l’on recon­naisse, d’un plan à l’autre, cer­tains lieux et per­son­nages, plante des ger­mes de fic­tion, qui lais­sent imag­in­er et fan­tas­mer des tra­jec­toires pour­tant jamais actu­al­isées. La grande force du film tient à sa manière de con­tre­bal­ancer cet état médi­tatif par des rup­tures imprévis­i­bles remo­bil­isant l’attention, que ce soit la bru­tal­ité des coupes, sou­vent accom­pa­g­nées d’un bref plan noir, ou les mul­ti­ples effets de sur­gisse­ments à l’intérieur même du cadre (comme l’apparition, assez drôle, d’un homme nu qui tra­verse subite­ment le fond d’un plan d’intérieur).

R.V.

13 Lakes (2004)

Tout est résumé dans le titre : 13 Lakes se com­pose de treize plans de lacs, d’une durée de dix min­utes cha­cun. Le film syn­thé­tise la part « math­é­mati­co-paysagère » du ciné­ma de Ben­ning, le doc­u­men­tariste ren­dant par­fois plus nets les principes de son tra­vail, avec un nom­bre défi­ni de plans, fix­es et d’une durée égale, pour aus­cul­ter un seul motif. Proche de Ten Skies (réal­isé la même année), 13 Lakes est l’un des films les plus longs de Ben­ning (133 min­utes, en comp­tant le beau générique de fin, où le nom de chaque lac est révélé), mais aus­si l’un des plus épurés. La sin­gu­lar­ité des treize pris­es tient à l’absence d’événements par­ti­c­uliers qui, habituelle­ment, désamor­cent l’état de stase et de som­no­lence instau­ré par le régime con­tem­platif du ciné­ma de Ben­ning. Sur plus de deux heures, 13 Lakes invite de cette manière à chercher le moin­dre mou­ve­ment sur une eau très apaisée (et tra­ver­sée seule­ment par une poignée d’embarcations), pour finale­ment ne rien lui don­ner de plus que ce qu’il avait d’emblée sous les yeux. Pas de sur­prise ni de twist à l’horizon, tou­jours posi­tion­né au milieu du cadre : visuelle­ment coupé en deux par­ties égales qui se répon­dent (les lacs en bas, le ciel en haut), 13 Lakes est quelque part un film-miroir. Mis de la sorte à nu, le ciné­ma de Ben­ning relève alors de la div­ina­tion : en fix­ant l’infinité de l’espace et du temps se refléter sur l’eau scin­til­lante des lacs, on a comme l’impression de son­der l’intérieur d’une boule de cristal.

C.L.

Ruhr (2009)

Tourné en numérique et loin des États-Unis, Ruhr mar­que une dou­ble pre­mière fois dans l’œuvre de Ben­ning. Sept plans fix­es, répar­tis en deux sec­tions dis­tinctes (six pour la pre­mière, un seul pour la sec­onde), met­tent en scène la région indus­trielle de la Ruhr, en Alle­magne. Si les cadres de Ben­ning lais­sent habituelle­ment le regard nav­iguer entre les dif­férents mou­ve­ments qui les com­posent, ils invi­tent plutôt ici à se con­cen­tr­er sur un seul mou­ve­ment répéti­tif. La durée des plans varie en fonc­tion du rythme par­ti­c­uli­er des phénomènes filmés, qui présen­tent des agence­ments sim­ples (l’alternance entre les posi­tions debout et assise de fidèles réu­nis dans une mosquée) ou bien un enchevêtrement plus com­plexe de caus­es et de con­séquences (le pas­sage d’avions dans le ciel, la réver­béra­tion sonore qui les accom­pa­gne et la bour­rasque qu’ils provo­quent ensuite dans les arbres aux alen­tours). Leur durée vari­able, qui oscille entre sept min­utes et une heure, fait alors éprou­ver aux spec­ta­teurs la mul­ti­plic­ité des cadences qui régis­sent cette région indus­trielle. Chaque coupe invite à s’imprégner d’une nou­velle tem­po­ral­ité : la réitéra­tion pro­duit une attente et une antic­i­pa­tion s’estompant peu à peu, jusqu’à ouvrir sur une forme de stase hyp­no­tique dans cer­tains des plus beaux plans. La durée finit ain­si par créer un vac­ille­ment per­cep­tif, grâce auquel les formes très géométriques des plans (une ligne brisée dess­inée par l’éclairage d’un tun­nel, les blocs rec­tan­gu­laires for­més par un mur ou une tour, etc.) gag­nent une qual­ité d’abstraction à force d’être observées ; un ciel strié par les branch­es nues des arbres finit ain­si par évo­quer une toile de Pol­lock. À ce titre, le plan final d’une heure, ren­du pos­si­ble par l’enregistrement numérique, con­stitue sans doute l’une des expéri­ences les plus éprou­vantes et puis­santes de l’œuvre de Ben­ning. Tan­dis que le soleil se couche, une chem­inée indus­trielle crache à inter­valles réguliers un nuage de fumée qui la recou­vre totale­ment, avant de se dis­siper. Con­juguée à la lente diminu­tion du jour, cette boucle tem­porelle infinie de la pro­duc­tion indus­trielle se trans­forme en une spi­rale, qui nous avale pro­gres­sive­ment dans l’obscurité de la salle de ciné­ma.

R.V.

Breath­less (2024)

Le dernier film en date de Ben­ning com­plète sa série de « remakes ». Après Faces, remon­tage du film de Cas­savetes ne con­ser­vant que les gros plans sur les vis­ages, passés au ralen­ti, et Easy Rid­er, filmé sur les lieux de tour­nage du film de Den­nis Hop­per en respec­tant le min­u­tage des plans, voici donc Breath­less, qui ne partage avec À bout de souf­fle que le titre et la durée (87 min­utes). Il est com­posé d’un unique plan sur un virage d’une route de mon­tagne en Cal­i­fornie du Nord. Des élagueurs y tronçon­nent les branch­es d’un arbre dont les feuilles oranges tranchent avec la végé­ta­tion alen­tour, avant de par­tir. Cette « his­toire », comme l’a nom­mé Ben­ning dans sa présen­ta­tion du film au Ciné­ma du Réel, n’était pas prévue, le cinéaste voulant à l’origine sim­ple­ment filmer l’évolution de la lumière pen­dant 87 min­utes. Elle per­met cepen­dant de ren­dre compte de ce que pro­duit l’acclimatation au temps ben­ningien. Lorsqu’au bout d’une heure, un ouvri­er s’approche depuis le fond du plan pour retir­er le pan­neau « WORK AREA AHEAD » posé sur le côté de la route, il est dif­fi­cile de ne pas retenir sa res­pi­ra­tion, sub­jugué face à l’action. On peut trou­ver le poids don­né à cette « scène » un peu ridicule, mais cette sen­sa­tion témoigne pré­cisé­ment de la manière dont un film de Ben­ning rel­a­tivise notre rap­port à la nature même de l’action. Son ciné­ma nour­rit une atten­tion au monde qu’il est dif­fi­cile de lui accorder ailleurs, une façon d’ancrer son regard qui per­met de se sen­tir vivant. Quand, plus loin, le son d’un avion de chas­se (qui reste hors champ) transperce l’image, le spec­ta­teur se retrou­ve à nou­veau, comme par acci­dent, à bout de souf­fle.

M.G.