Ce mois de mai 2024 sera godar­d­i­en. Dans le sil­lage de Film annonce du film qui n’existera jamais : “Drôles de Guer­res” en salles, pro­jeté en accom­pa­g­ne­ment de la ressor­tie de Notre musique, un énième « ultime » film a été annon­cé pour le prochain fes­ti­val de Cannes : Scé­nar­ios. Ce dernier se com­pose en réal­ité de deux courts, l’un réal­isé par JLG la veille de sa mort volon­taire, dont on ne con­naît pas exacte­ment la forme, et l’autre, « à mi-chemin entre la lec­ture et la vision », qui con­stituerait une sorte de mak­ing-of du pre­mier[1]. Après Le Livre d’image, l’œu­vre posthume de JLG sem­ble ain­si se dis­sémin­er, comme des cen­dres jetées dans les airs, en une mul­ti­tude de pro­jets et d’in­stal­la­tions. C’était déjà le principe moteur d’Éloge de l’image, par­cours visuel et sonore piloté par ses proches col­lab­o­ra­teurs, Fab­rice Arag­no et Jean-Paul Batta­gia, où la fil­mo­gra­phie récente du cinéaste était éparpil­lée dans les salles de la Ménagerie de Verre à Paris. On pour­rait même remon­ter un peu plus loin : il y a qua­tre ans, l’installation labyrinthique qui accom­pa­g­nait le dévoile­ment du Livre d’image pro­po­sait de la même façon une frag­men­ta­tion de ses films dans les espaces et couloirs du Théâtre Nan­terre-Amandiers.

Après sa mort en octo­bre 2022, Godard a en effet lais­sé der­rière lui de nom­breux travaux inachevés – à moins que les pro­jets eux-mêmes ne con­stituent des œuvres à part entière, à défaut d’avoir pu être menés à terme[2]. Depuis plusieurs années, chaque scé­nario ou ébauche de JLG adopte une forme qui se suf­fit au fond à elle-même : il peut s’agir d’un livre illus­tré, d’une étagère où sont rangées des livres et des DVD dans l’ordre du mon­tage à venir, ou encore d’une série de col­lages sur feuille A5 – pour Film annonce… – jux­ta­posant pho­togra­phies, impres­sions d’extraits de textes et autres inscrip­tions man­u­scrites signées de la main du cinéaste lui-même. Cette dimen­sion scrip­turale appa­raît juste­ment comme le trait le plus car­ac­téris­tique de ses tout derniers travaux. Si Godard a tou­jours apporté un soin par­ti­c­uli­er à la typogra­phie de ses films, matrice de génériques inven­tifs aux couleurs vives (Pier­rot le fou, Made in USA, etc.) ou aux polices volon­taire­ment som­maires (l’Arial gras de Film Social­isme), il envis­age désor­mais au même niveau le plan et la page, l’image et le texte man­u­scrit, pour fab­ri­quer des films-car­nets revenant d’un même geste aux orig­ines sta­tiques de l’enregistrement pho­tographique et aux inter­titres du ciné­ma muet.

Quand il faudra fermer le livre…

Histoire(s) du ciné­ma, qui mar­que sur ce point un tour­nant décisif en recou­vrant les archives vidéo d’une myr­i­ade d’épigraphes, mon­tre bien que JLG n’a jamais opposé l’image au texte, comme le lais­sait enten­dre le titre en forme de fausse piste d’Adieu au lan­gage. Bien au con­traire, le cinéaste n’a cessé de com­pos­er à la fois avec les images et les let­tres[3], jusqu’à ces pho­tos pris­es à l’aide de son télé­phone portable, bardées de petits adages esquis­sés de son doigt sur un écran tac­tile, comme s’il dessi­nait[4]. Chez JLG, les pra­tiques s’entrecroisent sans que l’on puisse les dis­tinguer, dans une tra­di­tion de l’essai vidéo qui se recoupe avec celle de l’essai lit­téraire[5], à la croisée de formes hybrides : les dis­posi­tifs info­graphiques de Chris Mark­er (L’Héritage de la chou­ette, Immem­o­ry, etc.), le desk­top movie (film « tourné » sur ordi­na­teur, avec vidéos et doc­u­ments textuels) ou encore le mou­ve­ment let­triste, mené par Isidore Isou dans les années 1950, qui envis­ageait l’assemblage des mots et des let­tres comme un véri­ta­ble art plas­tique. En atten­dant Scé­nar­ios, dont le titre ren­voie à cette dou­ble nature filmique et scrip­turale, il faudrait peut-être pren­dre celui du Livre d’image au pied de la let­tre : le texte, chez Godard, fait image. Voilà une hypothèse qui per­met d’ouvrir un chapitre de plus dans une œuvre qui, décidé­ment, n’en finit pas d’en finir.

Notes

Notes
↑1 NB : depuis la pub­li­ca­tion de ce texte, nous avons pu voir Scé­nar­ios et Exposé du film annonce du film “Scé­nario” au Fes­ti­val de Cannes.
↑2 Drôles de Guer­res et Scé­nar­ios ont tous deux été mis en chantier en 2019, après la sor­tie du Livre d’image, mais leur pro­duc­tion a été retardée par la crise san­i­taire.
↑3 Voir à ce sujet l’entretien que nous a accordé Nicole Brenez l’an dernier, à l’occasion de la paru­tion de son ouvrage sur Jean-Luc Godard, dans lequel elle écrivait que « chaque mes­sage élec­tron­ique de Jean-Luc Godard offre un petit opus fondé sur le plaisir d’inventer simul­tané­ment des liens entre titre et corps du texte. » Cf. Jean-Luc Godard. Écrits poli­tiques sur le ciné­ma et autres arts filmiques, De L’incidence édi­teur, 2023, p. 184.
↑4 Une par­tie de ces instan­ta­nés a été pub­liée dans l’ouvrage de Nicole Brenez.
↑5 Histoire(s) du ciné­ma, tout comme Le Livre d’image, exis­tent d’ailleurs sous la forme d’ouvrages illus­trés. Les qua­tre par­ties des Histoire(s)… ont par exem­ple été pub­liées en qua­tre vol­umes aux édi­tions Gal­li­mard en 1998.