Une nar­ra­tion tortueuse et frag­men­taire peut par­fois relever d’un cache-mis­ère : l’exercice intel­lectuel (un peu vain) de recon­struc­tion du réc­it devient alors un moyen de pal­li­er la faib­lesse de la mise en scène. C’était récem­ment le cas de L’Innocence de Kore-Eda avec sa struc­ture « à la Rashomon » et c’est mal­heureuse­ment aus­si celui de Nuit noire en Ana­tolie d’Özcan Alper, qui repose sur un jeu de flash­backs à la fois mal­adroit et con­tre-pro­duc­tif. Sept ans après avoir quit­té brusque­ment son vil­lage natal d’Anatolie, Ishak doit faire face à son passé lorsqu’il est con­traint d’y retourn­er pour se ren­dre au chevet de sa mère malade. De pre­mières réminis­cences se man­i­fes­tent d’abord par l’entremise de plans assez brefs qui intro­duisent le per­son­nage d’Ali, ancien garde foresti­er aujourd’hui dis­paru, et font peser sur le présent le poids d’une tragédie passée. Tout l’enjeu de la pre­mière par­tie du film con­siste dès lors à dis­sémin­er les indices entre les deux tem­po­ral­ités pour révéler ce qui lie ces deux hommes et le drame qui les a séparés. Cette alter­nance se résume à une stratégie scé­nar­is­tique bal­isée, qui vise à brouiller le réc­it afin de fab­ri­quer un sem­blant de mys­tère, sans jamais nour­rir véri­ta­ble­ment une logique sin­gulière de mon­tage ou d’écriture sus­cep­ti­ble d’épouser le proces­sus mémoriel du per­son­nage. Dès que le puz­zle est à peu près recon­sti­tué (au bout d’une demi-heure), le mai­gre intérêt du film dis­paraît et laisse place au déroulé d’une intrigue déjà esquis­sée au cours de la pre­mière par­tie.

Plus encore, cette struc­ture nar­ra­tive sem­ble par­ti­c­ulière­ment peu adap­tée à ce qu’elle racon­te. Sans trop en dévoil­er, le drame sur­venu sept ans aupar­a­vant rap­pelle forte­ment la trame d’As Bestas de Rodri­go Soro­goyen (elle-même inspirée des Chiens de paille de Sam Peck­in­pah), dans lequel une petite com­mu­nauté rurale enfer­mée dans ses tra­di­tions reje­tait puis per­sé­cu­tait un nou­v­el arrivant. La frag­men­ta­tion du réc­it en flash­backs peine ici à ren­dre compte de cette mécanique com­plexe de mar­gin­al­i­sa­tion et pro­duit plutôt une suc­ces­sion de vignettes car­i­cat­u­rales opposant de manière sché­ma­tique Ali, citadin cul­tivé et sen­si­ble, à la com­mu­nauté rurale, présen­tée comme un ensem­ble de rus­tres chas­seurs vir­ils. Ces scènes d’altercations sont égale­ment rejouées dans le temps présent pour tiss­er une analo­gie entre l’ostracisation du garde-chas­se et celle d’Ishak, qui exhume cette affaire con­tre la volon­té des autres vil­la­geois ; l’esbroufe scé­nar­is­tique ne parvient alors plus à dis­siper l’impression de voir un film qui fait du sur­place.