De quoi le mon­stre est-il le nom ? C’est la ques­tion au cœur de The Curse, une série elle-même assez dif­forme, née de la ren­con­tre entre deux imag­i­naires qu’on n’imaginait pas un jour se mêler – la cringe com­e­dy de Nathan Field­er et le ciné­ma arty de Ben­ny Safdie. Éty­mologique­ment, « mon­stre » vient de deux ter­mes latins, dont le pre­mier éclaire une tra­di­tion esthé­tique de la représen­ta­tion de la mon­stru­osité : mon­strare, soit « mon­tr­er » ou « faire voir ». C’est la leçon par exem­ple de Freaks de Tod Brown­ing : par son apparence dis­gra­cieuse, le mon­stre révèle avant tout la laideur du monde qui le relègue à sa marge. Il appa­raît dès lors comme un corps-miroir, reflé­tant à l’humanité sa part la plus pour­rie et hideuse. Si cette déf­i­ni­tion s’applique en par­tie à The Curse, c’est toute­fois l’autre racine latine qui donne peut-être pleine­ment son sens à la série, notam­ment au regard de son titre (la malé­dic­tion) et de son épisode final, reposant sur une idée sur­prenante que Field­er et Safdie explorent de manière pour le moins rad­i­cale : mon­strum, qui désigne un événe­ment prodigieux à pren­dre comme un aver­tisse­ment divin.

Mais atten­dons un peu, puisque la série joue juste­ment sur nos attentes, en faisant miroi­ter une défla­gra­tion que l’on sent immi­nente et qui pour­tant ne cesse d’être dif­férée. The Curse est la troisième série de Nathan Field­er et mar­que un petit événe­ment pour ceux qui ont goûté aux joies de Nathan For You et de The Rehearsal : en s’associant à Emma Stone et à Ben­ny Safdie, le comique cana­di­en, con­nu jusqu’ici par une poignée d’initiés, accède à une notoriété nou­velle, bien que rel­a­tive – il passe surtout d’une niche (une forme de comédie très malaisante) à une autre, légère­ment plus grande (le ciné­ma indépen­dant pro­duit par la société A24). C’est aus­si la pre­mière fois que Field­er, qui s’est par le passé beau­coup appuyé sur l’armature de pro­grammes de télé-réal­ité[1] à moitié par­o­diques, s’aventure sur le ter­rain de la pure fic­tion. L’opération n’était de prime abord pas évi­dente : Field­er s’est inven­té un per­son­nage de type mal dans sa peau et inadap­té sociale­ment qui pro­pose, d’abord à des entre­pris­es (Nathan For You), puis à des par­ti­c­uliers (The Rehearsal), des solu­tions loufo­ques à leurs prob­lèmes. Son humour sin­guli­er repo­sait jusqu’ici sur un dou­ble mou­ve­ment dialec­tique : d’un côté, une manière de pren­dre très au sérieux des idées man­i­feste­ment ridicules et aber­rantes, et de l’autre, une volon­té de faire fric­tion­ner ses plans abra­cadabran­tesques con­tre le mur du réel, pour sus­citer un malaise dif­fus (les réac­tions con­sternées de ses inter­locu­teurs) ou au con­traire ouvrir une brèche vers un délire qui lui échappe cette fois un peu – ou du moins en apparence, la fron­tière entre vrai et faux restant indé­cid­able pour le spec­ta­teur des­dites séries. Car Nathan For You ne repose pas tou­jours sur le seul génie de Field­er, mais aus­si sur la folie de cer­tains de ses parte­naires impro­visés. Ain­si d’un épisode où il con­va­inc Sue Stand­ford, une agente immo­bil­ière, de se spé­cialis­er dans la vente de maisons garanties « ghost-free » des­tinées à des per­son­nes croy­ant aux fan­tômes. Si le con­cept pour­rait suf­fire à ren­dre l’épisode extra­or­di­naire, il devient plus éton­nant encore lorsque Sue vis­ite une demeure en com­pag­nie d’un médi­um et lui racon­te, à la sur­prise de Nathan, qu’elle aurait été attaquée par une entité malé­fique lors d’un voy­age en Suisse, ce qui inspire au présen­ta­teur cette ques­tion inter­loquée : « Wait, a ghost choked you in Switzer­land ? »

Better Call Nathan

Il est encore ques­tion dans The Curse de télé-réal­ité et de maisons à ven­dre – mais aus­si peut-être de présences invis­i­bles –, puisque Ash­er (Nathan Field­er, donc) et son épouse Whit­ney (Emma Stone) pré­par­ent une émis­sion con­ciliant le genre du « house flip­ping » (con­sis­tant à remet­tre à neuf des maisons mal en point) avec une ambi­tion phil­an­thropique. Il s’agit pour eux de revi­talis­er Españo­la, une bour­gade du Nou­veau-Mex­ique près de San­ta Fe, d’abord en con­stru­isant des « pas­sive homes » (c’est-à-dire dont la con­som­ma­tion énergé­tique est basse ou nulle), puis en con­tribuant à la com­mu­nauté de la ville, con­sti­tuée essen­tielle­ment de minorités pré­caires. Mais tout bas­cule lorsqu’Asher, pour les besoins d’une séquence fausse­ment spon­tanée (Dougie, le réal­isa­teur joué par Ben­ny Safdie, lui demande de se mon­tr­er char­i­ta­ble), donne à une petite fille noire le pre­mier bil­let qui lui vient – 100 dol­lars, tout de même – et entre­prend, une fois la caméra éteinte, de l’échanger con­tre une somme moins impor­tante. Ash­er finit par arracher le bil­let des mains de l’enfant, qui lui jette alors une malé­dic­tion (« I cursed you », dit-elle) le plongeant peu à peu dans une para­noïa général­isée à mesure que s’accumulent les signes d’un dérè­gle­ment, notam­ment de son cou­ple. La scène, au cœur du pre­mier épisode, est curieuse­ment l’une des rares qui s’appuient à pro­pre­ment par­ler sur le dis­posi­tif de la télé-réal­ité (même si la série se moque régulière­ment de sa nature fac­tice et arti­fi­cielle) et ren­seigne sur l’évolution du style de Field­er. Le virage fic­tion­nel que met en scène The Curse paraît au fond motivé par l’affirmation de son goût, de plus en plus net, pour la durée et l’inconfort qu’elle pro­duit. Le dernier épisode de Nathan for You, s’étalant sur près d’une heure trente, mar­quait déjà une rup­ture avec la forme très cadrée de la série – un épisode de vingt min­utes artic­ulé, à quelques excep­tions près, autour de deux com­merces dif­férents. The Rehearsal, qui pro­po­sait à des quidams de simuler grandeur nature un événe­ment à venir (une ren­con­tre, une con­fes­sion, etc.) pour s’y pré­par­er au mieux, pous­sait quant à lui la logique plus loin encore, en changeant de fusil d’épaule en cours de sai­son : Nathan finis­sait par ne con­sacr­er son énergie et ses moyens qu’à une seule expéri­ence, celle d’une femme désir­ant entrevoir à quoi ressem­blerait sa vie en tant que mère. Ce faisant, la série brouil­lait les cartes : dans un pre­mier temps com­posée d’épisodes bouclés sur eux-mêmes, elle deve­nait pro­gres­sive­ment un feuil­leton dont la struc­ture s’étiolait, jusqu’à per­dre de vue son objec­tif pre­mier. The Curse entérine cet appétit crois­sant pour le temps long. Par sa volon­té de creuser des blocs de durée, elle lorgne même sur une autre série récente, qui sur le papi­er n’a pas grand-chose à voir, à ceci près qu’elles se déroulent à cent kilo­mètres l’une de l’autre, au Nou­veau-Mex­ique : Bet­ter Call Saul de Vince Gilli­gan. Ce qui les réu­nit tient à leur façon d’envisager la série comme un art de la sit­u­a­tion per­me­t­tant de dépli­er et de creuser les séquences[2].

La scène de la malé­dic­tion citée plus haut ouvre par exem­ple sur une ram­i­fi­ca­tion qui vient encore accroître sa part comique et sa bizarrerie : Ash­er se pré­cip­ite dans un mag­a­sin pour retir­er un bil­let de 20$ à don­ner en com­pen­sa­tion à la petite fille, mais le dis­trib­u­teur fonc­tionne mal. Un habi­tant du coin s’approche alors et lui indique qu’il y a un « truc » pour le faire marcher, et qu’il n’a qu’à lui don­ner son code PIN pour pou­voir régler le prob­lème. Évidem­ment, Ash­er lou­voie – pourquoi ne pas sim­ple­ment lui mon­tr­er l’astuce ? –, empreint d’un sen­ti­ment que l’on com­prend sans peine, mais qui entre en con­tra­dic­tion avec les valeurs et le ver­nis pro­gres­siste publique­ment affiché par son cou­ple, dont la lutte con­tre les préjugés est l’un des chevaux de bataille. Car si Ash­er est inqui­et, c’est aus­si parce que l’apparence de l’homme (his­panique, mas­sif et per­cé) est un brin inquié­tante pour le bour­geois qu’il est – comme l’est la couleur de peau de la gamine, qui donne sa con­no­ta­tion occulte à la « malé­dic­tion » (il s’avérera plus tard qu’elle était en vérité inspirée par une ten­dance Tik­Tok). D’emblée, The Curse se présente ain­si comme une satire de la gen­tri­fi­ca­tion et d’une cer­taine bour­geoisie blanche aspi­rant à se débar­rass­er de la honte que lui inspire ses priv­ilèges, sans pour autant par­venir à sor­tir d’un cer­tain déni. En témoigne l’autre malé­dic­tion, cette fois famil­iale, avec laque­lle Whit­ney se débat : elle est la fille de marchands de som­meil dont la richesse finance ses pro­jets phil­an­thropes. C’est donc leur argent sale, fruit de l’exploitation des plus dému­nis, qui doit lui per­me­t­tre en retour d’effacer cette tâche orig­inelle. Son entre­prise s’avérera toute­fois vite vouée à l’échec : même armée des meilleures inten­tions, elle con­tin­ue incon­sciem­ment, dans son mariage ou avec une artiste amérin­di­enne dont elle achète l’amitié, à asseoir sa posi­tion dom­i­nante grâce aux deniers de papa et maman.

Le roi du cringe

Cet hori­zon satirique, qui pro­duit son lot de scènes incon­fort­a­bles et crispées, n’est cepen­dant pas l’endroit où le comique de Field­er donne sa pleine mesure. À ce sujet, on peut légitime­ment se deman­der qui est l’auteur de la série (si tant est qu’il n’y en ait qu’un seul) : Field­er, qui joue, écrit et réalise la plu­part des épisodes, et/ou Safdie, crédité comme pro­duc­teur, coscé­nar­iste et acteur ? C’est que The Curse ne ressem­ble pas tout à fait à un strict mélange des esthé­tiques de Field­er et de Safdie, mais à une forme de pro­duit un peu bâtard résul­tant de leur entre­choc – ce n’est pas com­plète­ment fielde­rien, saf­di­en, ou même field­ero-saf­di­en ; c’est tout à la fois ça et encore autre chose. Safdie apporte man­i­feste­ment un sur­plus d’étrangeté, qui s’incarne en par­ti­c­uli­er dans la manière dont la série est sou­vent filmée depuis un point de vue insond­able, guet­tant les per­son­nages der­rière des vit­res et fenêtres, au gré de plans morcelés ou dis­tor­dus – chaque épisode met d’ailleurs en scène le sur­gisse­ment de son titre par une anamor­phose. Au début de l’un d’eux, Whit­ney appa­raît épiée depuis une voiture, qui prend ensuite la route et s’éloigne d’elle pour explor­er les alen­tours, sans que l’on ne sache jamais avec cer­ti­tude qui se tenait der­rière le volant. Cette ambiva­lence est à la fois la force et la lim­ite de la série, qui sem­ble tou­jours sur le fil, au risque de don­ner par­fois l’impression de jouer avec le frein à main pour main­tenir les per­son­nages dans un cloaque de non-dits et de rancœurs tues. Le résul­tat est aus­si frus­trant (seuls le pre­mier et le dernier épisode tien­nent tout à fait les promess­es portées par la série) que pas­sion­nant, tant ce faux rythme con­stitue un ter­reau idéal pour les expéri­men­ta­tions comiques de Field­er, qui emmène la fic­tion vers un ter­ri­toire plus atyp­ique encore.

Le moteur du malaise tient d’abord à l’extrême sado-masochisme dont font preuve les acteurs, qui per­met de faire craque­l­er les dif­férents masques soci­aux qu’ils arborent et de révéler, par bribes, l’océan de névros­es dans lequel se noient leurs per­son­nages. Sur ce ter­rain, Stone et Safdie, bien que remar­quables, se font tout de même vol­er la vedette par Field­er, qui incar­ne une fig­ure ne pos­sé­dant aucune qual­ité : pas drôle, inadap­té sociale­ment, laid en com­para­i­son de son épouse (les miroirs des « pas­sive homes » l’accentuent), Ash­er se voit de sur­croit dépos­sédé de sa viril­ité (la série lui prête un micropé­nis) et même du poulet que devait con­tenir son dîn­er – tel est le véri­ta­ble objet de la « malé­dic­tion » que lui a lancée la petite fille. Seul atout dans sa manche : sa judéité, qui entre­tient l’illusion, à lui mais aus­si à sa femme fraîche­ment con­ver­tie, de faire à leur tour par­tie d’une minorité – comme le pointe d’ailleurs la mère de Whit­ney qui, en désig­nant l’étoile de David que porte sa fille, l’accuse de se « déguis­er ». Field­er est en train de s’affirmer comme le roi incon­testé du cringe (et de piquer sa couronne à Lar­ry David) : on n’a peut-être jamais vu chez un homme un tel alliage de vir­tu­osité comique et de fausse nor­mal­ité malaisante. En la matière, le som­met comique de la série se trou­ve sûre­ment, au-delà des jeux sur la durée (à l’image de la longue dis­pute de l’épisode trois), dans l’invraisemblable gri­mace qu’invente Ash­er au détour d’un ate­lier de comédie (il est si peu drôle que sa femme le pousse à pren­dre des cours), dont la durée pré­pare une explo­sion à la fois tétanisante et extra­or­di­naire de drô­lerie.

Et puisque c’est surtout à Field­er d’endurer le fardeau du cringe, qui implique d’en pren­dre plein la fig­ure, c’est aus­si à lui qu’incombe d’être en fin de compte le plus mau­dit et mon­strueux. On en revient à l’idée de mon­strum : sans trop en dévoil­er, The Curse prend, dans ses dernières quar­ante min­utes, un virage que rien ou presque ne lais­sait présager. Il ne s’agit pas d’un grand cham­barde­ment dra­ma­tique, mais d’un petit ajout sur­réal­iste qui vient recon­fig­ur­er le comique de la série et l’emmener – lit­térale­ment – vers des som­mets bur­lesques et méta­physiques. Peut-être que l’inadéquation d’Ash­er atteint alors sa forme ter­mi­nale, ou qu’il est puni par une force supérieure pour sa veu­lerie et sa médi­ocrité. Peut-être aus­si que la malé­dic­tion se con­cré­tise enfin et matéri­alise dans des pro­por­tions insen­sées le « ren­verse­ment » pro­pre à la mécanique de la gen­tri­fi­ca­tion. Si le mys­tère reste insond­able, l’essentiel est ailleurs : Field­er incar­ne à cet endroit toutes les facettes du mon­stre, freak mal dans sa peau et man­i­fes­ta­tion soudaine du divin. À force de le voir aller tou­jours un peu plus loin et un peu plus haut, on en vient à se deman­der quelles hau­teurs il peut encore attein­dre. 

Notes

Notes
↑1 Avant Nathan For You et The Rehearsal, Field­er a égale­ment imag­iné pour un sketch un télécro­chet absurde : Who’s Tallest Cana­da.
↑2 Cf. l’ouverture de l’épisode 4, où Dougie se réveille au milieu d’un décor déser­tique, sans clef de voiture et avec une inscrip­tion cryp­tique écrite sur la main. Cette séquence pour­rait d’ailleurs tout à fait fig­ur­er dans Bet­ter Call Saul.