Il faut par­fois se méfi­er d’un bon mon­tage. Prenez par exem­ple le pre­mier trail­er de Pau­vres créa­tures, qui téle­scope plusieurs gestes et mou­ve­ments syn­copés, notam­ment ceux d’Em­ma Stone et de Mark Ruf­fa­lo (cf. la manière dont le comé­di­en y dif­fère, en bal­ayant les yeux, la douleur provo­quée par une gifle soudaine). Par son bras­sage de pos­es anguleuses et de déhanchés mécaniques, l’a­muse-bouche promet­tait une réjouis­sante comédie reposant sur la tech­nic­ité de ses acteurs, dont la con­cep­tion du jeu, à la fois vir­tu­ose et sac­cadée, ren­voie aux mou­ve­ments d’au­to­mates impar­faits. Curieuse­ment, ces frag­ments ne réson­nent plus du tout de la même manière devant le film pris dans sa glob­al­ité ; c’est comme si les prouess­es de Stone et de Ruf­fa­lo s’émoussaient au sein du grand bar­num organ­isé par Yor­gos Lan­thi­mos qui, en dépit de ses propen­sions à la fable sta­bilotée, n’est pour­tant pas le dernier à s’a­muser avec ses comé­di­ens. C’est qu’il y a deux failles dans le dis­posi­tif du film. La pre­mière tient à l’univers, sorte de XIXe « ter­ry gilliamisé », dans lequel Lan­thi­mos fixe son réc­it. Il y dépeint le voy­age philosophique d’une femme, Bel­la (Emma Stone, donc), née d’une expéri­ence à la Franken­stein – son corps d’adulte ren­ferme en vérité le cerveau d’un bébé. L’idée est sur le papi­er exci­tante, mais les dehors sur­réal­istes des décors tra­ver­sés par la « créa­ture » réduisent le décalage induit par ses écarts et sa can­deur chao­tique : corps poten­tielle­ment bur­lesque, Bel­la ne dérè­gle au fond rien car le monde qui l’entoure est déjà dis­tor­du à grands coups de fisheyes et de tableaux numériques fan­tas­magoriques. Et de fait, les pas­sants et per­son­nages sec­ondaires con­tem­plent sou­vent avec indif­férence ses com­porte­ments saugrenus.

On pour­rait objecter que cet enrobage retran­scrit le regard atyp­ique de la jeune femme, dont les yeux grands écar­quil­lés sont à l’affût de la moin­dre curiosité ou bizarrerie. Cette hypothèse se fra­casse toute­fois sur le sec­ond écueil du film : à mesure de son odyssée, Bel­la lit, mûrit, décou­vre les facettes de l’âme humaine, et perd presque com­plète­ment cette brusquerie enfan­tine qui la car­ac­téri­sait ini­tiale­ment. Non seule­ment le film se prive alors de son meilleur atout, Emma Stone, qui fait mon­tre ici, comme dans la série The Curse de Nathan Field­er et Ben­ny Safdie, d’une fausse élas­tic­ité masquant la dureté de ses gestes (elle casse, frappe, se débat, fait beau­coup de « bonds furieux » – c’est comme ça qu’elle appelle faire l’amour), mais il le sac­ri­fie de sur­croît en faveur d’un réc­it très appuyé d’émancipation fémi­nine. Pau­vres créa­tures ressem­ble de fait sou­vent à une ver­sion edgy de Bar­bie, Bel­la décou­vrant le patri­ar­cat, la réal­ité du monde, la cru­auté et tout le tralala dans sa quête pour devenir vrai­ment une femme. Le par­cours est certes un peu plus mou­ve­men­té, mais le résul­tat n’est pas beau­coup plus con­va­in­cant : même cos­tumé en comédie noire et loufoque, un pen­sum reste un pen­sum.