Par­mi les défenseurs de la riv­ière pyrénéenne à laque­lle Dominique Mar­chais con­sacre ce nou­veau doc­u­men­taire, plusieurs se dis­ent tirail­lés entre l’abattement sus­cité par l’inaction cli­ma­tique et l’espoir que pro­curent, dans une cer­taine mesure, les ini­tia­tives locales et les petites vic­toires de ter­rain. En com­bi­nant l’étude d’un milieu naturel avec le por­trait de celles et ceux qui l’investissent (on y croise des chercheurs, des agricul­teurs, des mem­bres d’associations de défense de l’environnement, etc.), Mar­chais adopte une focale resser­rée d’où sem­ble découler sa con­cep­tion du ciné­ma, con­sis­tant à enreg­istr­er sans emphase, mais avec pré­ci­sion, un ici et main­tenant. La Riv­ière ne délim­ite jamais pour autant claire­ment son ancrage ter­ri­to­r­i­al (un car­ton, placé en exer­gue, men­tionne sobre­ment l’existence des « gaves », soit les riv­ières de mon­tagne situées dans les Pyrénées-Atlan­tiques), ni ne cherche à trop indi­vid­u­alis­er les réc­its qu’il recueille (les inter­venants ne sont jamais présen­tés et le mon­tage sem­ble tou­jours pren­dre leur parole en cours, sans opér­er de con­tex­tu­al­i­sa­tion préal­able). C’est plutôt en les fil­mant dans leur « envi­ron­nement naturel », en train d’exercer leur activ­ité ou de témoign­er face caméra sur les lieux, que Dominique Mar­chais donne à voir qui ils sont. Le cinéaste avance quelque part de con­cert avec le courant : la flu­id­ité du mon­tage per­met d’entrelacer ces ren­con­tres à tel point que l’on ne parvient pas à mesur­er la dis­tance par­cou­rue par le réal­isa­teur entre cha­cune. Mais que l’action se déroule sur un même cours d’eau ou sur plusieurs importe peu, tant le film défend dans sa forme même le principe de cir­cu­lar­ité de l’eau, dont la per­tur­ba­tion con­stitue, aux yeux des mil­i­tants témoignant ici, l’un des plus grands enjeux écologiques con­tem­po­rains.

La richesse de La Riv­ière tient à sa manière de par­courir libre­ment un ter­ri­toire tout en témoignant d’une rigueur dans l’observation des dif­férents métiers étudiés (la séquence de dis­sec­tion de l’oreille interne du saumon), des gestes (la caméra qui suit le mou­ve­ment d’une main mani­ant un fil de pêche), des sen­ti­ments exprimés par les per­son­nes ren­con­trées au gré du voy­age (l’émouvante séquence où Emma, jeune diplômée de l’ENS, déplore être coupée des autres par la rad­i­cal­ité de ses con­vic­tions), etc. Cette manière de pass­er du tableau d’ensemble aux détails se cou­ple à un dia­logue engagé par le mon­tage, entre la place de l’homme et celle de la nature. Les per­son­nages sont ain­si alter­na­tive­ment filmés de près, lorsqu’ils évo­quent leur façon d’appréhender le ter­ri­toire, et de loin, inté­grés physique­ment à ce milieu qu’ils parta­gent avec d’autres espèces. De la même façon, le choix d’entrecouper les pris­es de parole avec des panoramiques coulis­sant sur la riv­ière fait de la con­tem­pla­tion un temps priv­ilégié pour la réflex­ion. Ain­si de ces plans mon­trant la sur­face de l’eau de très près, comme pour observ­er cette ligne de partage en dessous de laque­lle la vie se raré­fie, comme le pointent plusieurs fois les entre­tiens. C’est de cet entremêle­ment sen­si­ble que La Riv­ière, sorte de road movie écologique, tire sa force poli­tique.