Dans The Cre­ator, un groupe de résis­tants lutte con­tre une puis­sance impéri­al­iste dotée d’un vais­seau capa­ble de ras­er des villes entières depuis l’espace. L’Étoile Noire a beau être nom­mée ici « Nomad » et adopter une forme rec­tiligne, on retrou­ve le même pos­tu­lat que celui de Rogue One, le précé­dent film de Gareth Edwards. Débar­rassé de l’encombrante mytholo­gie Star Wars, ce dernier en prof­ite pour tourn­er son regard vers les pop­u­la­tions civiles per­sé­cutées, en l’occurrence des intel­li­gences arti­fi­cielles réprimées pour avoir, dit-on, lancé une bombe atom­ique sur Los Ange­les. Le doute quant à leur cul­pa­bil­ité est rapi­de­ment levé (le drame est en vérité causé par une erreur humaine), afin de présen­ter ces fig­ures angéliques en exil comme supérieures en tous points à leurs mod­èles humains : au détour d’un mon­tage alterné, Edwards asso­cie dis­tincte­ment leur vie agri­cole à une descrip­tion du par­adis. Cette foi totale en un tran­shu­man­isme heureux, toute naïve qu’elle soit, a toute­fois pour mérite de tranch­er avec les représen­ta­tions récentes de l’IA[1], sou­vent envis­agées sous le seul angle rebat­tu de la dystopie.

Le prin­ci­pal prob­lème de The Cre­ator tient à ce que les IA ne parvi­en­nent jamais à exis­ter en tant que telles. À l’exception de leur bon­té naturelle et de leur volon­té de vivre en paix, rien ne les dif­féren­cie fon­da­men­tale­ment des hommes qui les pour­chas­sent. Edwards ne s’aventure mal­heureuse­ment jamais sur le ter­rain de l’uncan­ny val­ley, se pri­vant de la pos­si­bil­ité de représen­ter une véri­ta­ble forme d’altérité : seule la par­tie arrière de leurs crânes, tron­quée, dis­tingue leurs vis­ages de ceux des humains. Sans leurs masques, les IA présen­tent une mor­pholo­gie insec­toïde faciale plus éton­nante (qui rap­pelle celle des extra-ter­restres de Dis­trict 9), ce qui tend à les inclure dans le règne ani­mal. Alors que d’autres espèces se joignent à la lutte con­tre les oppresseurs, tel un singe, on com­prend que la volon­té d’Edwards con­siste à les incor­por­er au sein d’une bio­di­ver­sité men­acée par l’hégémonie cul­turelle et tech­nologique occi­den­tale. Cette noble inten­tion, qui reste cepen­dant à peine esquis­sée, présente toute­fois un angle mort : en les trai­tant comme une espèce par­mi d’autres, Edwards fait l’impasse sur le trou­ble exis­ten­tiel que pour­raient ressen­tir des intel­li­gences arti­fi­cielles dotées de con­science.

Qu’ils sont loin les répli­cants de Blade Run­ner, han­tés par leurs orig­ines et la ques­tion de leur mor­tal­ité. Alors que quar­ante ans plus tard l’accélération des IA pose des ques­tions inédites à tous les niveaux (méta­physique, éthique, poli­tique…), les machines pen­santes de The Cre­ator ne sont là que pour accom­pa­g­n­er la quête de rédemp­tion de Joshua (John David Wash­ing­ton), un sol­dat améri­cain à la recherche de sa femme rebelle enceinte lais­sée pour morte en Asie. En pro­tégeant la petite Alphie (une IA enfant dotée de pou­voirs sus­cep­ti­bles de met­tre fin au con­flit) pour en faire la fille qu’il n’a pas eue, autrement dit en se com­por­tant exacte­ment de la même manière que les pro­tag­o­nistes des Fils de l’Homme et The Last of Us, Joshua apprend (sans sur­prise) à regarder dif­férem­ment les androïdes. Cette élé­va­tion morale (et lit­térale : elle s’achève dans l’espace) con­duit Edwards à filmer cette guerre comme il récit­erait une prière pour la paix dans le monde. Ce n’est d’ailleurs prob­a­ble­ment pas pour rien que la scène finale se déroule à bord du Nomad, flot­tant haut dans le ciel. Seule compte alors la con­sécra­tion du héros en mar­tyr et sa récom­pense pour son dévoue­ment salu­taire. Cette envolée finale peu inspirée s’avère d’autant plus regret­table qu’elle éloigne le ciné­ma de Gareth Edwards de ce qui fait son intérêt. Comme dans ses précé­dents films, on retient en effet davan­tage les scènes filmées au sol, quand les per­son­nages, impuis­sants, ne peu­vent que con­tem­pler avec crainte les forces gigan­tesques s’a­vançant vers eux depuis l’hori­zon.

Notes

Notes
↑1 Dernière­ment, dans Mis­sion Impos­si­ble : Dead Reck­on­ing par­tie 1, l’IA n’était rien d’autre que la fig­ure du mal absolue sur le point de provo­quer la fin du monde.