Alain Ughet­to, le réal­isa­teur d’Inter­dit aux chiens et aux Ital­iens, était de pas­sage à Paris avec sa valise de mar­i­on­nettes, avant de s’envoler pour Tokyo où il allait présen­ter son film. Nous l’avons ren­con­tré pour évo­quer la genèse de ce film his­torique nour­ri de l’histoire de sa famille.

Votre film est résol­u­ment hybride, à com­mencer par la manière dont il mêle passé et présent, His­toire et tra­jec­toire per­son­nelle. Com­ment s’est organ­isée son écri­t­ure ?

Je me suis intéressé à la mémoire orale. En plus de mes pro­pres sou­venirs de mon grand-père et de ma grand-mère, j’ai recueil­li le témoignage de mes cousins, de mes cousines, de mes frères et de mes sœurs sur la manière dont ils avaient perçu Lui­gi et Cesira [NDLR : ses grands-par­ents, les per­son­nages prin­ci­paux du film]. Le recoupe­ment de ces réc­it m’ont per­mis, de manière chronologique, de recom­pos­er leur his­toire. Le pro­jet plus large du film a ensuite con­sisté à retrou­ver des témoignages enreg­istrés par Ben­venu­to Rev­el­li, un soci­o­logue, écrivain et résis­tant ital­ien, qui a écrit un livre inti­t­ulé Le Monde des vain­cus. Quand j’ai trou­vé ce livre, je me suis dit : « voilà le cadre du film ! » Il com­porte des sou­venirs de paysans de l’âge de mon grand-père qui vivaient au même endroit, dans le Pié­mont. Cet appui a été déter­mi­nant. Puis, je suis allé à Ughet­tera [NDLR : le vil­lage famil­ial dans lequel se déroule une par­tie du film] pour véri­fi­er les dires de mon père, mais je n’y ai trou­vé que des ruines. Ces gens étaient des paysans, des char­bon­niers ; les arbres ont repoussé sur leurs traces. J’ai ramassé tout ce qui fai­sait leur quo­ti­di­en puis j’ai élaboré un décor à par­tir de ces élé­ments : le char­bon de bois est devenu les mon­tagnes, les bro­co­l­is des arbres, les morceaux de sucre des murs… À par­tir de ces objets, j’ai racon­té leur vie. La forme du film a du coup néces­saire­ment évolué : j’avais d’abord plutôt en tête un doc­u­men­taire, mais je me suis vite ren­du compte que c’était impos­si­ble à faire avec de l’animation sans recourir à une part de fic­tion. Le tour­nage a duré en tout neuf ans.

Ce mélange des formes métapho­rise-t-il, en quelque sorte, l’entremêlement des réc­its dont vous vous êtes inspiré ?

J’ai com­mencé à racon­ter mon réc­it à la pre­mière per­son­ne, mais le « nous » s’est imposé, parce que j’avais déjà fait la somme de tout ce que j’avais recueil­li à tra­vers toutes ces voix. Par exem­ple, lorsque j’é­tais petit,  je n’avais jamais con­nu de racisme en tant qu’i­tal­ien (une ques­tion qui occupe une place cen­trale dans de la deux­ième par­tie du film). Je me suis demandé pourquoi et je suis allé chercher dans les albums pho­tos, où j’ai retrou­vé une pho­to de classe. J’ai essayé de me sou­venir des noms de mes cama­rades d’alors : ils étaient tous ital­iens ! En France, notre famille vivait vrai­ment dans une dias­po­ra, mais j’ai essayé de pren­dre en compte d’autres réc­its, dif­férents des miens sur ce point.

À plusieurs repris­es, vous par­lez avec votre voix d’adulte par votre bouche d’enfant, ce qui occa­sionne des scènes curieuses dans lesquelles vous dia­loguez avec votre grand-mère alors que vous avez sen­si­ble­ment le même âge qu’elle à l’écran.

Je voulais d’abord ren­dre hom­mage à ma grand-mère, qui est morte quand j’avais douze ans. J’en ai gardé l’image d’une femme tout en noir devant la gazinière. Ma madeleine de Proust, c’est qu’elle pre­nait la croûte du gruyère pour la met­tre à l’envers sur la gazinière, et lorsqu’elle com­mençait à fon­dre, elle m’ap­pelait et me la don­nait. Ce geste, cette générosité, a un côté mag­ique. Dans tout le film, j’essaie de restituer ce geste, cette fierté. D’ailleurs, je ne voulais pas que mes per­son­nages vieil­lis­sent : la tête qu’elle a au début est la même jusqu’à la fin, à l’exception de quelques petits cheveux blancs.

Il se dégage une grande impres­sion de flu­id­ité de la cohé­sion des formes dont nous par­lions tout à l’heure. Quelles dif­fi­cultés avez-vous ren­con­trées lors de l’animation de cette famille ?

Ce sont des mar­i­on­nettes ani­mées en stop-motion, dans un petit théâtre. Elles sont faites en résine et sont artic­ulées avec du fil de fer. Je voulais que les per­son­nages aient des yeux un peu exor­bités, comme s’ils étaient émer­veil­lés par les décors qu’ils décou­vrent. Ils ont tous les mêmes formes, avec quelques par­tic­u­lar­ités selon les nation­al­ités. Le gros du tra­vail a été de trou­ver des matéri­aux à l’échelle des mar­i­on­nettes pour la con­fec­tion des cos­tumes. Les décors dans lesquels évolu­ent les per­son­nages ont égale­ment néces­sité un tra­vail impor­tant : j’ai le sou­venir du regard du chef déco­ra­teur quand je lui ai annon­cé que je comp­tais représen­ter les arbres d’une forêt par des bro­co­l­is (rires).

Vos per­son­nages, très expres­sifs, par­lent beau­coup avec les mains : cette manière par­ti­c­ulière de les ani­mer vient-elle de la cul­ture ital­i­enne ?

Effec­tive­ment, ma grand-mère, même en par­lant, ne s’arrête pas : elle cui­sine, cire le par­quet, elle fait tou­jours quelque chose ! Quand on voit des films ital­iens comme ceux avec Totò, ou Mir­a­cle à Milan, on se dit : « Vrai­ment, ces cinéastes auraient dû faire de l’animation ! » Ça aurait été encore plus beau, avec moins de trucages.

Vous rompez le qua­trième mur à plusieurs repris­es en intro­duisant votre main dans les images ani­mées. Com­ment vous est venue cette idée de faire appa­raître votre main ?

Il fal­lait à tout prix que je m’intègre à cette his­toire. En retraçant la généalo­gie de ma famille, la ques­tion de la trans­mis­sion d’un savoir-faire manuel s’est imposée : Lui­gi fab­ri­quait ses out­ils, et ce savoir qu’il avait entre les mains, il l’a trans­mis à son pro­pre fils, mon père. Avec ce savoir, j’ai à mon tour essayé de faire le film, en regroupant des cen­taines de petites mains qui sont venues, à leur tour, « don­ner la main » pour faire aboutir ce pro­jet. Les mains sont partout, notre lan­gage en est le témoin, comme quand on dit « je main­tiens » ou « main­tenant ». Je sais que quand je par­le, je le fais avec les doigts.

Le film a fait sa pre­mière au fes­ti­val d’Annecy, où Michel Ocelot présen­tait égale­ment son dernier film, Le Pharaon, le sauvage et la princesse. Mal­gré un style très dif­férent, le film traite comme le vôtre de sujets de société du passé au présent.

Je pense que Michel et moi parta­geons une cer­taine manière de voir les choses : en ani­ma­tion, on peut tout de suite aller loin dans la poésie. Quand je suis coincé dans la représen­ta­tion d’une scène, je me dis sou­vent : « Ne sois pas plom­bant ». Au bout de deux per­son­nages morts, on cherche des manières dif­férentes d’en par­ler : on les met de côté, et la vie con­tin­ue. Dans les témoignages que j’ai retrou­vés de mon père, il racon­te que, après la mort de son frère et le temps du deuil, il s’est sen­ti accom­pa­g­né par lui. Des fois, je croise les jambes, et je me dis : « Tiens, c’est mon père qui fait ça ». Les morts nous accom­pa­g­nent, le passé accom­pa­gne le présent.