À la lumière d’un feu de camp, l’un des trois frères au cen­tre du réc­it d’Inter­dit aux chiens et aux Ital­iens racon­te à des enfants une his­toire en ombres chi­nois­es. Peu à peu, sous le regard cap­tivé des jeunes spec­ta­teurs, les formes, der­rière lesquelles sub­sis­tent celles des doigts du nar­ra­teur, gag­nent en flu­id­ité et en abstrac­tion, jusqu’à devenir de véri­ta­bles chimères. Cette manière de met­tre en scène l’émergence de l’émerveillement est au cœur du film en stop-motion d’Alain Ughet­to : il s’agit, comme dans cette scène, de par­tir de la matière la plus élé­men­taire pour la mod­el­er et adapter sa plas­tic­ité à celle des sou­venirs qu’elle per­met de raviv­er. C’est ain­si que le cinéaste croise l’histoire de la famille éten­due des Ughet­to avec la pein­ture des grands événe­ments his­toriques de la pre­mière moitié du XXe siè­cle en Ital­ie (la pre­mière guerre ita­lo-éthiopi­enne, les deux guer­res mon­di­ales) et les enjeux socio­cul­turels qu’ils doivent affron­ter (la pau­vreté, le racisme, le fas­cisme, etc.)[1]. La scène en ombres chi­nois­es con­stitue en cela une mise en abyme du dis­posi­tif du film, qui s’ouvre sur les inter­ro­ga­tions enfan­tines que le cinéaste adresse à sa grand-mère (« Pose tes ques­tions », lui dit-elle). Le film réa­gence alors ses répons­es quelque peu dis­parates à tra­vers de mul­ti­ples allers-retours entre le présent de la nar­ra­tion et le passé de la mémoire. Cette analepse est d’autant plus émou­vante que la petite mar­i­on­nette par­le avec la voix adulte du réal­isa­teur : un tel échange intergénéra­tionnel souligne la per­sis­tance d’une inno­cence juvénile ; mal­gré sa voix mar­quée par l’âge, le cinéaste reste un petit garçon aux yeux de son aïeul.

Construire le regard

À tra­vers les out­ils d’animation à sa dis­po­si­tion, Ughet­to vise par endroits une forme d’étrangeté com­pos­ite qui, au-delà de son aspect sou­vent comique, inter­roge l’élasticité même des sou­venirs. Les décors, con­stru­its à par­tir de matéri­aux réels (du char­bon, du sucre, des légumes divers, etc.), par­ticipent à façon­ner un univers hétérogène rac­cord avec l’entremêlement des tra­jec­toires nar­ra­tives du réc­it. La plu­ral­ité des formes devient alors un ter­rain de jeu allant à rebours de toute représen­ta­tion réal­iste, au sein duquel l’imagination s’affirme comme le moteur d’une cer­taine déréal­i­sa­tion des images. Alain Ughet­to envis­age l’animation comme un lab­o­ra­toire au sein duquel expéri­menter, par l’image, un décalage entre le réel et ce que l’on en retient. Une même scène recon­duite trois fois en témoigne : devant la famille Ughet­to en train de pos­er, un pho­tographe répète « Le petit oiseau va sor­tir ! ». Mais lorsque l’appareil se déclenche, la famille a déjà dis­paru, ne lais­sant devant l’objectif qu’un cadre vide. Si la séquence sonne d’abord comme un aveu d’échec quant à la capac­ité du cinéaste à immor­talis­er ce passé qu’il a lui-même remis en mou­ve­ment, sa troisième occur­rence accueille cette fois une image d’archive de la famille Ughet­to, sur laque­lle se clôt le film. Cette belle con­clu­sion rap­pelle que l’imag­i­naire, refuge pour les sou­venirs les plus intimes, est par­fois le plus à même d’ac­cueil­lir les voix oubliées de l’His­toire.

Notes

Notes
↑1 « L’animation redonne la vie à ces gens qui n’ont pas lais­sé de traces : sans se cacher, ils ont tou­jours été invis­i­bles », affir­mait Alain Ughet­to en marge de l’entretien qu’il nous a accordé.