La poli­tique est-elle néces­saire­ment une « plante car­ni­vore qui englue ceux qui enten­dent y pren­dre part » ? Quelques mois après la sor­tie de Munic­i­pale, C’est la ques­tion que sem­blent pos­er à leur tour Dorine Brun et Sarah Jacquet dans Com­mune Com­mune. L’expérience de gou­ver­nance qu’elles déci­dent de filmer à par­tir de 2014 s’ouvre sur l’espoir d’une déper­son­nal­i­sa­tion du pou­voir : dans le vil­lage de Sail­lans, petite com­mune de la Drôme, une liste munic­i­pale est élue sur la base d’un pro­jet « par­tic­i­patif et col­lé­gial ». Délais­sant le mod­èle tra­di­tion­nel du maire entouré de son con­seil, l’équipe s’emploie à expéri­menter de nou­velles instances de déci­sion aus­si démoc­ra­tiques que pos­si­ble. Mais il appa­raît vite dif­fi­cile de main­tenir une telle hor­i­zon­tal­ité au sein d’un régime tel que la Ve République. Dorine Brun et Sarah Jacques se con­cen­trent plus spé­ci­fique­ment sur les obsta­cles ren­con­trés par l’initiative, en posant un regard sans com­plai­sance sur la dif­fi­cile remise en cause de rit­uels poli­tiques plus struc­turants qu’il n’y paraît.

Alter­nant obser­va­tion silen­cieuse et par­tic­i­pa­tion plus active, les réal­isatri­ces parvi­en­nent à saisir l’origine des dif­fi­cultés de cette man­da­ture par­ti­c­ulière. De la même manière que pour des expéri­ences aus­si dif­férentes que Nuit Debout ou le mou­ve­ment des Gilets jaunes, se pose ici la ques­tion de trou­ver des alter­na­tives aux dynamiques poli­tiques solide­ment instal­lées par la Ve République. Or il appa­raît rapi­de­ment que la dis­pari­tion d’un représen­tant élu, libre pen­dant toute la durée de son man­dat de con­duire la poli­tique munic­i­pale sans con­sul­ta­tion élargie de l’ensemble des citoyens, réac­tive vive­ment la ques­tion de la place de l’expression des opin­ions per­son­nelles. Dans un sys­tème où cha­cun peut venir par­ticiper aux instances de déci­sions, com­ment canalis­er les désirs et éventuelles frus­tra­tions inhérentes à la recherche con­stante d’un con­sen­sus ? Délais­sant leur posi­tion de témoins, Dorine Brun et Sarah Jacquet ten­tent elles aus­si de s’impliquer dans cette démarche, pro­posant notam­ment aux habi­tants de « pren­dre la place du maire » pen­dant quelques min­utes, comme on invite des spec­ta­teurs à mon­ter sur scène. Pari­ant sur les mérites de la cir­cu­la­tion de la parole, elles inter­ro­gent alors les volon­taires et les con­vient à ques­tion­ner leur nou­velle pra­tique de la citoyen­neté. Mais un inci­dent révéla­teur vient met­tre en lumière les pro­fondes frac­tures qui com­men­cent à se creuser : à la suite du geste de l’un des ora­teurs, qui retourne le por­trait du Prési­dent de la République, cer­tains quit­tent la salle. Car la poli­tique est aus­si affaire d’images et de sym­bol­es, dont la toute-puis­sance peut entraver la pos­si­bil­ité d’un dia­logue. Le dis­posi­tif choisi par les réal­isatri­ces révèle ici son point faible : on peut légitime­ment se deman­der si le por­trait aurait été retourné sans la présence d’une caméra (ou si le geste aurait été plus facile­ment toléré dans un con­texte où le pub­lic ne se saurait pas filmé). Mais l’incident per­met égale­ment, par la crise à laque­lle il con­tribue, de don­ner à voir une rup­ture sous-jacente. S’attaquer à un sym­bole du pou­voir, aus­si anec­do­tique que puisse l’être une pho­to du Prési­dent, revient à réac­tiv­er la ques­tion de la portée poli­tique réelle de cette man­da­ture. Un cli­vage pro­fond se creuse alors entre les citoyens n’aspi­rant qu’à une sim­ple amélio­ra­tion tech­nique de l’administration du vil­lage et ceux qui entrevoient la remise en cause de tout un sys­tème.

Après six ans de man­da­ture, la fatigue se donne par ailleurs à enten­dre chez les plus impliqués. Quelques con­fes­sions pudiques lais­sent entrevoir les sac­ri­fices per­son­nels, les désil­lu­sions et la las­si­tude. Les avancées, pour­tant bien réelles, ne suff­isent pas aux yeux de cer­tains pour jus­ti­fi­er de se représen­ter. La col­lé­gial­ité ne suf­fi­rait donc pas à con­jur­er l’usure per­son­nelle : la « plante car­ni­vore » a dévoré même les plus dés­in­téressés de ces citoyens réfor­ma­teurs. Un con­stat que le mon­tage lie à l’échec de l’équipe munic­i­pale à se faire réélire. Mais la dernière par­tie du film n’accouche pas seule­ment d’une défaite ; quelque chose sem­ble, tout de même, avoir porté ses fruits. Pour preuve, une nou­velle élue de la liste con­cur­rente se fait toute petite le soir de la vic­toire, comme hon­teuse d’avoir rem­porté l’élection avec seule­ment dix-huit voix d’écart. Il se pour­rait bien que la réduc­tion de la vie démoc­ra­tique à sa seule ver­sion représen­ta­tive ne soit plus si évi­dente que cela, y com­pris pour cette opposante. C’est la ver­tu du film que de don­ner la pos­si­bil­ité, par un décadrage, de mieux cern­er les lim­ites de notre mod­èle poli­tique : à la toute fin, on voit ain­si, du point de vue du pub­lic, le nou­veau maire pren­dre place dans la salle de con­seil munic­i­pal, restau­rée dans sa con­fig­u­ra­tion tra­di­tion­nelle. Frappe alors une évi­dence que l’expérience filmée par Brun et Jacquet aura ren­due d’autant plus vis­i­ble : l’immobilisme des insti­tu­tions s’incarne aus­si par l’entremise d’un sim­ple agence­ment de tables.