« C’était il y a dix ans déjà… L’année 2001. » Mil­len­ni­um Mam­bo s’ouvre sur ces paroles mys­térieuses, désig­nant le présent du film comme le sou­venir du futur alors imag­i­naire de 2011. Du qua­torz­ième long-métrage de Hou Hsiao-hsien reste aujourd’hui surtout l’image de ce pre­mier plan hyp­no­tique, sur une musique élec­tron­ique flot­tante, où Vicky (Shu Qi) avance au ralen­ti dans un pas­sage tapis­sé de néons et jette des regards der­rière elle pour nous inciter à la suiv­re. Une invi­ta­tion pleine de promess­es qui sera bien­tôt rat­trapée par les scènes suiv­antes. Vicky partage son quo­ti­di­en entre les boîtes de nuit de Taipei, où elle s’amuse et tra­vaille, et le petit apparte­ment qu’elle occupe avec Hao-hao, son petit ami pos­ses­sif qu’elle n’arrive pas à quit­ter. Soirées et inter­ac­tions sociales dépas­sion­nées for­ment alors une étrange déam­bu­la­tion sta­tique, un film de nuit aux éclair­cies rares qui restitue le vagabondage sans but des âmes. Hou Hsiao-hsien brosse de la sorte, par une série de vignettes, le por­trait en creux d’une ère instan­ta­né­ment mélan­col­ique.

Si l’ouverture de Mil­len­ni­um Mam­bo donne la sen­sa­tion d’un monde com­plète­ment flu­ide, Hou Hsiao-hsien, lui, creuse chaque sit­u­a­tion dans la durée. Comme Les Fleurs de Shang­hai, le film repose sur une suite de plans-séquences – hormis quelques jumps cuts dis­crets –, mod­ulés par de nom­breux panoramiques. Les mêmes espaces et les mêmes scènes s’offrent inlass­able­ment, des clubs indif­féren­ciés à l’appartement, si bien que le film rejoue plusieurs fois les dis­ten­sions du cou­ple qui ne se sépare jamais tout à fait. On assiste par exem­ple deux fois à l’é­trange rit­uel de Hao-hao, qui reni­fle Vicky dans un mélange de sen­su­al­ité intru­sive et de para­noïa, comme pour décel­er sur elle les traces d’une tromperie. Le film oppose ain­si à l’élan de lib­erté du pre­mier plan une série d’enfermements, des scènes de vie con­ju­gale et de crises de jalousies qui se suc­cè­dent dans des lieux clos, suff­isam­ment étroits pour tenir dans les con­tours restreints du cadre. Les panoramiques accom­pa­g­nent les allers-retours de corps engoncés dans ces plans trop ser­rés, aus­si frac­tion­nés que l’espace. En cela, le film s’apparente à une con­stel­la­tion de frag­ments de la vie de Vicky. Et si toutes les scènes ne sont pas indi­vidu­elle­ment étouf­fantes, leurs réitéra­tions sus­ci­tent finale­ment un sen­ti­ment de claus­tro­pho­bie.

Ascé­tique et par­fois déroutant, Mil­len­ni­um Mam­bo retranche les infor­ma­tions nar­ra­tives, lais­sant le soin au spec­ta­teur d’assembler le puz­zle de causal­ités chronologiques et spa­tiales, ce qui accentue un sen­ti­ment d’incertitude en miroir de celui du per­son­nage (quelle est cette « hyp­nose » qui empêche Vicky de pren­dre le large ?) et par­ticipe à l’impression d’une exis­tence sans avenir, con­trainte par la force des choses au vagabondage. La voix-off assombrit d’emblée l’horizon de la jeune femme : « Elle ne pou­vait pas s’échapper, elle reve­nait tou­jours. » Si cette voix fémi­nine qui con­naît les états d’âme de Vicky sem­ble lui appartenir, son statut tem­porel et iden­ti­taire reste incer­tain. Non seule­ment l’emploi de la troisième per­son­ne la détache du per­son­nage, mais le fait que cette voix ne révèle rien des dix années écoulées depuis les événe­ments du film recou­vre les images d’un voile anachronique. De cet agence­ment para­dox­al naît pro­gres­sive­ment la sen­sa­tion par­ti­c­ulière d’une las­si­tude de l’immédiat. À mesure que le film pro­gresse ou fait du sur-place, les blocs qui le con­stituent se dilu­ent en un temps autre, qui dégage une tor­peur dif­fuse et asphyxi­ante. Mil­len­ni­um Mam­bo glisse ain­si vers un déphasage général qui trans­forme la vie quo­ti­di­enne en une errance cyclique.

L’œil du dieu néon

Jouant sur des incer­ti­tudes tem­porelles (cer­taines scènes sont annon­cées en off avant qu’on ne les décou­vre) et spa­tiales (les déplace­ments entre les lieux sont ellip­sés comme s’ils con­sti­tu­aient des îlots décon­nec­tés), Hou Hsiao-hsien organ­ise le présent de 2001 comme une série de bulles dis­jointes. Ce qui fascine avant tout dans le film tient alors à sa capac­ité à dégager d’un ensem­ble d’éléments triv­i­aux (dis­putes, dis­cus­sions dans les clubs, repas) un tableau plus large de son époque. Si le cinéaste filme un monde, c’est en obser­vant, « à la loupe »[1] comme il le dit lui-même, des instants envis­agés comme les cel­lules d’un organ­isme plus large, échan­til­lon­nant tel un sci­en­tifique un réel insai­siss­able. Au regard caméra de la scène d’ouverture répond peu à peu un sen­ti­ment de sur­veil­lance. Vicky est scrutée, comme un papil­lon de nuit sous verre, bal­lot­tée entre les éclairages noc­turnes (y com­pris chez elle, lorsque Hao-hao la tire par le bras au cours d’une dis­pute) et dis­soute de scène en scène dans un monde résol­u­ment autre. Ce mor­celle­ment con­duit ain­si vers la fin à l’apparition d’images de caméras de sur­veil­lance, témoins désaf­fec­tés d’individus de pas­sage. Les corps sont per­dus dans un espace labyrinthique sans géo­gra­phie pro­pre, davan­tage struc­turé par la cor­re­spon­dance des flashs lumineux qui inner­vent night clubs et apparte­ments. Ces lumières noc­turnes, notam­ment des néons bleus proches de la lumière noire, tis­sent entre elles les dif­férentes bulles, comme lors du pre­mier rac­cord entre une boîte de nuit et l’appartement, où la coupe lie un mono­chrome azur à des écrans éclatés par le flou de l’objectif. La télévi­sion de Hao-hao repro­duit quant à elle le grésille­ment des néons de la séquence d’introduction, tan­dis que cette lumière noire pro­pre aux clubs, arti­fi­cielle et froide, s’invite dans l’appartement et rend presque Vicky étrangère à son pro­pre foy­er. Cette pul­sa­tion visuelle fait écho à la bande-son élec­tron­ique qui englobe le film, dont les boucles sonores s’amoncellent et se répè­tent alors que la voix humaine s’y dis­sout douce­ment.

Le Taipei de 2001, comme tapi au fond des plans, forme alors un vaste écran con­tinu et autar­cique où se pro­jet­tent flashs lumineux et sou­venirs. Les décors extérieurs sont vus à tra­vers des reflets et des cadres créés par les fenêtres, comme des images dans l’image. Les écrans de sur­veil­lance filmés au cours d’un plan s’in­tè­grent d’ailleurs comme une exten­sion naturelle du champ de la caméra, qui nav­igue sans tran­si­tion entre elles et le reste de l’espace. Ces écrans, entre autres aplats de lumière, sem­blent presque se pro­longer dans le man­teau de neige qui recou­vre les séquences au Japon. À deux repris­es, Vicky y voy­age pour décou­vrir enfin un paysage extérieur baigné d’une lumière naturelle. Le pays est davan­tage filmé comme un ailleurs que comme un ter­ri­toire, il s’agit d’une oasis momen­tanée où la jeune femme pour­ra con­naître quelques moments de légèreté. Les écrans dis­parais­sent au prof­it du voile blanc au sol, comme une page qui s’ouvre pour les per­son­nages. Dans l’une de ces séquences, Vicky s’a­muse à plonger son vis­age dans la neige fraîche, n’y lais­sant qu’un masque en creux. Par cet acte insou­ciant, le film syn­thé­tise la con­di­tion de son héroïne, qui ne peut qu’e­spér­er laiss­er une empreinte fugace sur son envi­ron­nement insen­si­ble de nappes syn­thé­tiques et de néons. Si par son dis­posi­tif, Hou Hsiao-hsien dres­sait dans Les Fleurs de Shang­hai le por­trait d’une indif­férence (des clients vis-à-vis des cour­tisanes, des femmes entre elles), il brosse ici celui d’une exis­tence décon­nec­tée dev­enue satel­li­taire. Redé­cou­vrir le film aujourd’hui, alors que le futur d’alors appar­tient lui aus­si au passé, rend d’autant plus mag­né­tique l’impression tou­jours per­sis­tante d’être dépassé par son présent, instan­ta­né­ment anachronique, absent à un temps con­tem­po­rain impos­si­ble à rat­trap­er. Ce que touche du doigt Mil­len­ni­um Mam­bo, c’est la mélan­col­ie d’un monde écran, empire de lumières avilis­santes, dans lequel les corps ne peu­vent laiss­er qu’une trace éphémère.

Notes

Notes
↑1 Olivi­er Joyard et Charles Tes­son, « Ren­tre au fond des êtres », entre­tien avec Hou Hsiao-hsien, Cahiers du ciné­ma, n°562, novem­bre 2001, p.18.