Anne Heche est morte. Sa Mini Coop­er bleu élec­trique, lancée à vive allure dans les rues tran­quilles du quarti­er rési­den­tiel de Mar Vista, a heurté un garage et per­cuté une Jaguar avant d’achever sa course folle dans une vil­la bien­tôt engloutie par les flammes. Une actrice aux cheveux blonds, une voiture en morceaux : l’image ravive le sou­venir de Jayne Mans­field. Comme la célèbre pin-up des 50s, la vie mou­ve­men­tée de cette star déchue des années 1990 n’aurait pas dépareil­lé dans les pages scabreuses du Hol­ly­wood Baby­lon de Ken­neth Anger. Son appari­tion remar­quée au bras d’Ellen de Generes à l’avant-première de Vol­cano en 1997, au moment où ses rôles suc­ces­sifs dans Don­nie Bras­co de Mike Newell et Des hommes d’influence de Bar­ry Levin­son lui offrent les galons con­voités de lead­ing lady, a coûté à Anne Heche sa car­rière à Hol­ly­wood. Pour les stu­dios de l’époque, impos­si­ble pour une jeune pre­mière de s’affirmer publique­ment bisex­uelle. Il faut l’intervention d’Harrison Ford et du réal­isa­teur Ivan Reit­man pour qu’elle ne soit pas immé­di­ate­ment con­gédiée de la comédie roman­tique Six Jours, Sept Nuits. Trois ans plus tard, la star sous ecsta­sy frappe à la porte du pro­prié­taire éber­lué d’un ranch per­du en plein désert. Elle déclare aux policiers venus l’interpeler qu’elle est Dieu incar­née, envoyée sur Terre pour guider l’humanité au par­adis dans un vais­seau spa­tial. Heche s’explique sur cet inci­dent dans une auto­bi­ogra­phie ironique­ment bap­tisée Call Me Crazy : abusée par son père pen­dant toute son enfance, trau­ma­tisée par la mort de son frère et ses rap­ports houleux avec une mère con­ser­va­trice et homo­phobe, elle a trou­vé refuge dans un monde imag­i­naire où elle s’est inven­tée un alter-ego, Celes­tia. Elle qui espérait lancer une con­ver­sa­tion néces­saire sur l’inceste et la san­té men­tale devient la risée de l’Amérique. La même cru­auté sidérante s’exprime, intacte, dans les quelques jours séparant la col­li­sion fatale de son véhicule de l’annonce de sa mort cérébrale. Les médias se per­dent en con­jec­tures sur les traces de stupé­fi­ants détec­tées dans ses pris­es de sang et le coût des dégâts causés par l’accident. Depuis deux semaines, les théories du com­plot les plus crass­es se repais­sent de sa dépouille encore fraîche. Alors qu’Anne Heche n’a jamais quit­té les écrans de ciné­ma et de télévi­sion depuis ses débuts, l’exploitation indigne de sa vie per­son­nelle à des fins spec­tac­u­laires a trop sou­vent éclip­sé sa car­rière d’actrice. Et pour­tant, quelle actrice.

Mémorable sorcière

« J’ai fait beau­coup de mau­vais films », admet­tait-elle sans honte en 2017, « […] mais je ne crois pas m’être don­née à moins de 100% » ; les quelques hom­mages de qual­ité ayant suivi l’annonce de sa mort[1] lui ont don­né rai­son, ren­dant jus­tice à des tal­ents d’interprète qui excé­daient fréquem­ment la qual­ité des œuvres qu’elle tour­nait et les rôles peu pas­sion­nants qui lui étaient dévo­lus. Sur le papi­er, on peut facile­ment devin­er pourquoi Anne Heche a été une actrice en vue des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens au milieu des années 1990. Menue, gracile, avec son car­ré court de cheveux blond pla­tine, ses grands yeux en amande, son petit nez au bout rond et ses pom­mettes sail­lantes… On pour­rait l’imaginer en ersatz cute and quirky de Meg Ryan. À l’écran, c’est autre chose : trop d’intensité dans ses regards et puis cette voix, plus grave qu’on pour­rait l’attendre, légère­ment voilée, au débit sec et tran­chant. Quelque chose dans sa présence installe un mélange de déter­mi­na­tion, d’intelligence acérée et d’ironie glacée chez ses per­son­nages. Dans la comédie roman­tique Six Jours, Sept Nuits, ini­tiale­ment prévue pour Julia Roberts, il faut voir la manière un peu trop cas­sante dont elle remet son célèbre parte­naire à sa place, faisant cla­quer chaque syl­labe : « You’re a big laugh­er, are you ? […] Oh, heavy, pilot AND philoso­pher! »

Comme beau­coup d’adolescents de ma généra­tion, j’ai décou­vert l’actrice dans l’inénarrable slash­er Sou­viens-toi l’été dernier (1997) écrit par Kevin Williamson suite au suc­cès de Scream – un film qui vaut rétro­spec­tive­ment un peu mieux que sa répu­ta­tion. Heche n’y appa­raît que le temps de deux séquences, mais elles lui suff­isent pour s’imposer aisé­ment face aux fades jeunes pre­miers qui tien­nent la tête d’affiche. Heche inter­prète Mis­sy Egan, la sœur d’un homme dont le cadavre a été retrou­vé en mer et que les héroïnes Julie (Jen­nifer Love Hewitt) et Helen (Sarah Michelle Gel­lar) croient à tort avoir tué. Curieuse­ment, le réal­isa­teur Jim Gille­spie choisit d’introduire le per­son­nage comme une fig­ure hor­ri­fique sus­ci­tant pas moins de trois jump scares en dix min­utes de présence à l’écran. Sor­cière white trash en mules et robe-tabli­er crasseuse, Mis­sy vit per­due au milieu des bois où elle évis­cère des cadavres de pois­sons avec un couteau de bouch­er.

L’intervention de la mise en scène est en ce sens déci­sive. À trois repris­es, Gille­spie la fait sur­gir de manière inopinée dans le cadre : d’abord dans un miroir, quand elle sur­prend les jeunes filles errer autour de sa pro­priété ; puis en la faisant jail­lir comme un dia­ble hors de sa boîte pour heurter vio­lem­ment la vit­re de leur voiture lorsqu’elles s’apprêtent à par­tir ; et enfin à la faveur d’un panoramique latéral bal­ayant la cour vide de la pro­priété, qui la dévoile hagarde, son couteau à la main, avançant vers nous dans une série de plans alternés en con­trechamp avec le vis­age ter­ri­fié de Love Hewitt et cul­mi­nant dans un per­tur­bant regard caméra. Si deux trav­el­lings avant sur le vis­age torve de Heche au début et la fin de la pre­mière vis­ite de Julie et Helen achèvent d’injecter au per­son­nage cette couleur menaçante, l’actrice joue autre chose dans les autres plans des deux séquences.

L’étrangeté mémorable du per­son­nage découle directe­ment de sa per­for­mance. L’actrice adopte une pos­ture éton­nante, les jambes exagéré­ment arquées, le dos en arrière ou au con­traire, voûtée en avant, les bras tan­tôt bal­lants, tan­tôt repliés sur le bassin ; elle se bal­ance d’un pied sur l’autre et se déplace d’un pas traî­nant. Cette langueur et l’accent non­cha­lant affec­té par la comé­di­enne évo­quent immé­di­ate­ment l’imaginaire du Sud état­sunien.

Dans la séquence dans laque­lle Mis­sy invite les deux jeunes filles dans sa mai­son, Heche oscille entre œil­lades méfi­antes et mines d’oiseau apeuré : tan­tôt elle fusille du regard ses invitées (quand elle s’éloigne vers la cui­sine pour leur pré­par­er du thé, elle jette ain­si des coups d’œil absur­des en arrière pour les sur­veiller), tan­tôt elle détourne les yeux avec gêne et prend ses dis­tances, comme si elle s’apprêtait à quit­ter la pièce.

Tout au long de la séquence, l’actrice se livre à une curieuse petite choré­gra­phie avec ses mains. Régulière­ment, elle ponctue ses répliques d’un micro-geste, comme si elle por­tait ses mots dans le creux de ses paumes et les pro­je­tait dans l’air du bout de ses doigts frêles, en direc­tion de ses inter­locutri­ces. Quand Julie évoque le frère décédé de Mis­sy, elle a le même geste mais non dirigé, comme si elle chas­sait loin d’elle un mau­vais sou­venir. À d’autres moments, elle se tord nerveuse­ment les poignets ou effleure briève­ment son vis­age, se repli­ant sur elle-même. Elle éclate d’un petit rire triste quand Julie demande à Mis­sy si elle vit seule, soupire, hésite, bafouille, répond avec dif­fi­culté, dans un mélange de las­si­tude et de timid­ité mal­adive.

Quelques brefs instants, elle sem­ble revenir à la vie, notam­ment quand elle évoque un ami de son frère avec qui elle a eu une brève liai­son sen­ti­men­tale : elle sourit alors d’un air absent, le regard dans le vide et emportée par la nos­tal­gie, porte sa main à son cœur et la laisse pal­piter comme pour réanimer son émoi, avant de se laiss­er aller à sourire.

Beau­coup de choses se passent en quelques min­utes. On voit émerg­er l’image d’une jeune femme vieil­lie avant l’heure par les heurts de la vie ; elle est partagée entre une méfi­ance instinc­tive, la gêne de celles qui n’ont plus l’habitude de par­ler et le plaisir de se con­fi­er à des invitées de son âge. Sur une table, des inserts de pho­togra­phies mon­trent une Mis­sy souri­ante et lumineuse, lais­sant imag­in­er la jeune fille joyeuse qu’elle fût autre­fois. La fas­ci­na­tion provo­quée par cette per­for­mance provient de son car­ac­tère indé­cid­able : Anne Heche réver­bère tour à tour le per­son­nage en jeune femme isolée et vul­nérable brisée par l’existence et en mégère méfi­ante et qua­si-psy­cho­tique.

Et le masque se brisa

Cette forme de dif­frac­tion kaléi­do­scopique car­ac­térise les inter­pré­ta­tions les plus pas­sion­nantes de l’actrice, par­ti­c­ulière­ment dans le superbe Birth de Jonathan Glaz­er, prob­a­ble­ment le som­met de sa fil­mo­gra­phie avec l’intrigant remake plan par plan de Psy­chose par Gus Van Sant. Anne Heche y joue encore un per­son­nage sec­ondaire, mais d’une impor­tance cru­ciale dans le déroule­ment de l’intrigue : elle est Clara, la belle-sœur de l’héroïne Anna (Nicole Kid­man), qui voit sur­gir à sa porte, à la veille de son mariage, un petit garçon qui pré­tend être la réin­car­na­tion de son défunt mari. Heche appa­raît en tout et pour tout dans qua­tre séquences assez éloignées les unes des autres dans le réc­it, ce qui lui per­met d’esquisser son per­son­nage par touch­es suc­ces­sives, à mesure qu’il se dévoile au spec­ta­teur : « Birth, pour moi, c’est le pre­mier film dans lequel j’ai été capa­ble de mon­tr­er ce qui se passe quand on garde des secrets, la lib­erté qu’on ressent une fois qu’on les révèle et la trans­for­ma­tion qui peut advenir[2]. »

Les cheveux longs et filasse, d’une couleur indéfiniss­able (entre le brun terne et l’auburn), affublée de lentilles tein­tées qui don­nent le sen­ti­ment que ses yeux ont été injec­tés d’encre de chine, l’actrice est mécon­naiss­able. On ren­con­tre Clara dans les toutes pre­mières min­utes du film, dans le hall d’un immeu­ble cos­su de Man­hat­tan. Elle nous appa­raît de dos, en train de rajuster la cra­vate de son mari Clif­ford (le Sué­dois Peter Stor­mare). D’un geste à peine esquis­sé du bras, Heche pousse douce­ment mais avec fer­meté son parte­naire dans l’ascenseur et s’écarte aus­sitôt pour laiss­er mon­ter d’autres pas­sagers. Un con­trechamp, en plan rap­proché poitrine, nous dévoile son vis­age. L’actrice baisse un instant les yeux vers le paquet grossière­ment embal­lé que l’on a vu entre ses mains dans le plan précé­dent et les relève aus­sitôt en incli­nant légère­ment la tête, avec un sourire con­trit : elle a oublié le ruban. Elle hausse les sour­cils, écar­quil­lant des yeux de biche, dans un sim­u­lacre de can­deur et se jus­ti­fie sur le ton d’une enfant capricieuse : « I’ll be a minute. » Les portes de l’ascenseur se refer­ment sur elle, et un trav­el­ling latéral accom­pa­gne ses quelques pas en arrière pour s’asseoir sur un banc. Ses doigts agrip­pent un peu trop fort le paquet. Elle reste figée, les lèvres légère­ment pincées, comme si elle se demandait quoi faire ; elle baisse les yeux vers l’objet.

Tan­dis que la caméra se rap­proche, elle relève la tête, les traits ten­dus, le regard fixe, avec une moue soudain déter­minée ; l’instant d’après elle baisse à nou­veau les yeux vers le cadeau et laisse échap­per un léger soupir d’impuissance. Après une ellipse, on la retrou­ve la tête bais­sée, les sour­cils fron­cés dans une expres­sion presque douloureuse, quand hors-champ, une voix la tire de son dilemme intérieur : « Hi! » Heche lève vers son inter­locutrice des yeux écar­quil­lés, inter­dite, comme si elle avait sur­pris ses pen­sées les plus intimes, et se lève d’un bond.

On voit ensuite Clara s’enfuir pré­cipi­ta­m­ment de l’immeuble et courir enter­rer son paquet dans un parc voisin. Quand on la retrou­ve, après une nou­velle ellipse, dans un mag­a­sin de luxe à quelques rues de là, les joues rosies par le froid, le vis­age d’Anne Heche se reflète dans un miroir ten­du par la vendeuse. Elle regarde dans le vague, les sour­cils légère­ment arqués : est-ce qu’elle a bien fait ? Sans dévis­ager la vendeuse qui lui pro­pose d’emballer son achat, elle laisse échap­per avec une note de dépit : « Make it look pret­ty. » Presque sans un mot, par la seule mobil­ité de son vis­age, l’actrice laisse affleur­er les états psy­chologiques suc­ces­sifs tra­ver­sés par cette fig­ure fac­tice d’épouse mod­èle, dont les moti­va­tions à ce moment du réc­it, nous sont encore opaques. Cette par­ti­tion minia­tur­iste réus­sit à ren­dre lis­i­ble son illis­i­bil­ité[3].

On revoit briève­ment le per­son­nage un peu plus tard dans le film lorsqu’Anna vient se con­fi­er à Clif­ford, qui est le frère de son ancien époux, au sujet de ce petit garçon qui la har­cèle. Ni Anna ni Clif­ford ne regar­dent vrai­ment Clara, qui reste silen­cieuse ; ils croient, à tort, que cette affaire se joue entre eux deux. Le découpage minu­tieux de Glaz­er isole Heche, nous don­nant à nou­veau accès en aparté, dans des plans rap­prochés, à des petits gestes et expres­sions (par exem­ple, une main pen­sive posée sur le bas du vis­age tan­dis que son regard est per­du dans le vague) dans lesquels affleure à nou­veau le voile trou­ble du secret, qui finit par éclater dans le dernier quart d’heure du film, le temps de deux séquences absol­u­ment glaçantes. Dans la pre­mière d’entre elles, Clara monte chez Anna à la suite de Clif­ford, venu comme con­venu ren­con­tr­er l’enfant. C’est le petit Sean en per­son­ne qui lui ouvre la porte dans un plan large, auquel suc­cède via un rac­cord mou­ve­ment, un gros plan du vis­age de Heche dévoilé par la porte qui s’ouvre.

On la sur­prend dans un bref moment de non-jeu, les yeux bais­sés, avec sur le vis­age cette expres­sion de neu­tral­ité éteinte que nous arborons dans ces lieux inter­mé­di­aires où nous n’avons pas besoin de porter notre masque, mais elle se recom­pose aus­sitôt la porte ouverte, clig­nant des yeux comme un auto­mate se remet­tant en marche. Lorsqu’elle pose son regard sur le petit garçon, l’échelle de plan extrême­ment rap­prochée nous per­met de percevoir une très légère oscil­la­tion de son vis­age, mais son expres­sion reste résol­u­ment neu­tre, son regard fixe. Plusieurs sec­on­des s’écoulent avant qu’elle ne laisse échap­per un « Hi. » min­i­mal­iste, précé­dant une nou­velle pause. Elle tourne la tête pour jauger du regard le couloir vide avec un air de con­spir­a­teur : ils sont bien seuls. Mécanique­ment, elle glisse sous son bras la bouteille de vin qu’elle porte, et tend vers l’enfant ses paumes noir­cies de terre, dodeli­nant légère­ment du chef avec un ric­tus provo­ca­teur. Elle lui par­le de manière sèche et mécanique, tran­chant avec le babil­lage accueil­lant de Kid­man lors de la pre­mière ren­con­tre d’Anna et de Sean.

Dans la salle de bains dans laque­lle elle s’enferme avec l’enfant, elle lui ordonne, après s’être lavée les mains, « Dry them. », sur un ton évo­quant à nou­veau davan­tage la maîtresse de don­jon que la maîtresse d’école. Filmée en légère con­tre­p­longée, du point de vue du petit garçon, Heche dévis­age son parte­naire avec un air de mépris choquant, lev­ant le vis­age, un demi-sourire sournois sur le vis­age. On ne recon­naît presque pas la jeune femme émo­tive et dis­crète des séquences précé­dentes. Tout le long de la scène, on se dit : ce n’est pas comme ça que l’on regarde un enfant, que l’on par­le à un enfant. Dans les con­trechamps, le petit Cameron Bright, réduit au silence, la regarde en retour d’un air inqui­et, qui ne trompe pas : Sean a peur de l’inconnue.

Le malaise esquis­sé dans cette séquence se pro­longe dans celle de la vis­ite de Sean à Clara à son apparte­ment, espace sur lequel elle exerce une maîtrise absolue. Tan­dis que son juvénile parte­naire reste immo­bile, vis­sé sur sa chaise, c’est Anne Heche qui rythme, par le bal­let de ses gestes et de ses déplace­ments, les dif­férents temps de la séquence.

Celle-ci s’ouvre ini­tiale­ment dans une forme d’indécision, avec un gros plan sur le vis­age de l’actrice, à con­tre-jour devant une baie vit­rée. Elle se tient de trois quarts, le regard fixe, les lèvres pincées, mais elle ne dit pas un mot. La caméra pan­ote pour l’accompagner tan­dis qu’elle fait les cent pas. Sa main caresse briève­ment son vis­age, comme si elle essuyait une larme imag­i­naire, avant de s’attarder sur ses lèvres – elle sem­ble chercher ses mots. Puis, bru­tale­ment, Heche tourne à nou­veau la tête vers la caméra et éructe, glaciale : « You’re not Sean. » L’échange peut com­mencer.

Une deux­ième bas­cule inter­vient quelques sec­on­des plus tard, quand après plusieurs déné­ga­tions, le petit Sean demande à Clara qui elle est. L’actrice se rap­proche alors rapi­de­ment de la caméra jusqu’à ce que son vis­age envahisse entière­ment le cadre. Elle par­le entre ses dents, en découpant rageuse­ment sa phrase, sur un ton de men­ace : « I thought… You said… You’re Sean ! ». Elle fronce briève­ment les sour­cils dans une expres­sion soudain douloureuse, puis les relâche bru­tale­ment et assène d’un ton provo­ca­teur une réplique inat­ten­due et, encore une fois, inap­pro­priée : « I’m your lover. » Quelques instants plus tard, elle caresse légère­ment le bras du petit garçon en mur­mu­rant sur le ton de la séduc­tion, accélérant puis décélérant son débit de parole : « If you were Sean, you would have come to ME, first… And I would have explored this. » Instant sidérant de per­ver­sité.

Elle pour­suit cepen­dant son entre­prise avec le même calme olympi­en : elle ouvre avec pré­cau­tion le sac à dos de Sean dans lequel se trou­ve le con­tenu du mys­térieux paquet enter­ré dans le parc au début du film : les let­tres d’amour adressées par Anna à son défunt mari, qu’il a à son tour offert à Clara sans les ouvrir, en guise de gage d’amour. « Here they are. » Elle ajoute d’une petite voix aigrelette, sur le même ton enfan­tin : « Hel­lo ! », avant de refer­mer le sac avec soin. C’est le moment que l’enfant choisit pour ten­ter de se relever et de s’enfuir avec son sac, mais sans crier gare, Heche saisit son parte­naire par le col et le plaque sur sa chaise avec une vio­lence inouïe. Le per­son­nage se dévoile enfin tel qu’il est, un très court instant. Dans le gros plan suiv­ant, elle chu­chote à nou­veau, tein­tant la men­ace d’une pointe de souf­france : « You can’t go around say­ing you’re some­one you’re not. »

Après une coupe, la séquence se pour­suit dans l’entrée de l’immeuble, où Clara pour­suit Sean qui tente de s’enfuir avec le sac de let­tres. Anne Heche plaque vio­lem­ment Cameron Bright con­tre la porte et tente de toute sa force d’adulte de lui arracher le sac, le fix­ant avec une expres­sion haineuse qu’elle doit aus­sitôt effac­er de son vis­age quand des voisins pénètrent dans l’immeuble et salu­ent Clara. Elle répond dis­traite­ment, et les suit du regard tan­dis qu’ils s’éloignent, mais son atten­tion revient rapi­de­ment, indi­vise, sur sa petite vic­time à qui elle décoche un ric­tus tri­om­phant. Dans un plan plus large, elle s’avance vers lui pas à pas, comme un fauve vers sa proie, et lui barre le pas­sage en agrip­pant fer­me­ment la grille de son bras. Une fois l’enfant à sa mer­ci, elle se penche sur lui et la légère con­tre­p­longée sous-exposée que choisit Glaz­er pour filmer l’actrice donne l’impression que ses yeux sont entière­ment rem­plis d’un liq­uide noir, comme ceux d’un démon de série B. La presse, à la sor­tie du film, a jasé sur la séquence dans laque­lle Nicole Kid­man prend un bain avec Cameron Bright, mais le moment le plus dérangeant du film, c’est celui-là. Cette mélopée susurrante de douleur et de haine entremêlées (« I hat­ed her for that… HATED her ») qu’adresse Heche avec une inten­sité totale­ment inap­pro­priée à cet enfant de dix ans, hante le spec­ta­teur longtemps après le vision­nage. Clara est le jumeau malé­fique du per­son­nage de Kid­man : le deuil impos­si­ble de l’homme aimé en secret a engen­dré un mon­stre de tristesse et de colère invis­i­ble pour ses proches, soudain lâché en lib­erté à l’assaut de la plus vul­nérable des proies.

« Why do you find me funny? »

Il y a des actri­ces qui peu­vent faire beau­coup en quelques min­utes à l’écran, qui savent en quelques gestes rem­plir de sub­stance cette coquille vide qu’est le per­son­nage de ciné­ma, trans­former ce golem de papi­er en créa­ture de chair et de sang à qui l’on peut soudain prêter une intéri­or­ité et qui sem­ble pour­suiv­re sa vie hors-champ, à l’abri de nos regards. J’ai ten­té de mon­tr­er qu’Anne Heche était de celles-là. Il y aurait aus­si beau­coup à dire sur ses tal­ents d’actrice comique, sur son abattage dans Walk­ing and Talk­ing de Nicole Holofcener, Bien­v­enue à Cedar Rapids de l’artisan sous-estimé Miguel Arte­ta, ou l’antipathique Cat­fight, où une lutte à mort l’oppose à sa rivale San­dra Oh. Même dans ce film si cynique­ment déter­miné à réduire ses anti-héroïnes à des car­i­ca­tures gri­maçantes, elle parvient à faire affleur­er quelque chose de la vul­néra­bil­ité mêlée de cru­auté de son per­son­nage d’artiste imbue d’elle-même.

Dans un émou­vant hom­mage sous forme de con­ver­sa­tion paru sur IndieWire, le cri­tique Chris­t­ian Blau­velt se remé­more sa ren­con­tre avec Anne Heche à l’occasion de l’avant-première de Cat­fight. La voy­ant isolée du reste de l’équipe, il s’était présen­té à elle, pro­fes­sant toute son admi­ra­tion pour son tra­vail. Pen­dant près d’une demi-heure, l’actrice l’avait ques­tion­né de manière insis­tante, « un peu à la manière de Joe Pesci dans Les Affran­chis quand il demande “Why do you find me fun­ny ?”, en un peu moins menaçant ». Elle voulait com­pren­dre ce qu’il aimait, au juste, dans ses per­for­mances. Il avait réus­si à étanch­er sa soif de recon­nais­sance en arguant, de manière assez con­v­enue, que le spec­ta­teur se sen­tait le bien­venu quand elle appa­rais­sait à l’écran. J’aurais ten­dance à penser pré­cisé­ment le con­traire : c’est dans sa capac­ité à sys­té­ma­tique­ment dérouter, déranger le spec­ta­teur et à faire éclater ses per­son­nages de l’intérieur qu’Anne Heche a mar­qué en sour­dine vingt-cinq ans de ciné­ma améri­cain.

Notes

Notes
↑1 Citons les por­traits du Guardian, du New York Times et du Los Ange­les Times.
↑2 Pro­pos relevés lors d’une inter­view pro­mo­tion­nelle pour la sor­tie du film.
↑3 Un autre témoignage exem­plaire de l’expressivité inouïe du vis­age de l’actrice est la séquence de voiture de Psy­cho.