Depuis quelques années, l’exercice con­sis­tant pour une célébrité à étaler un sto­ry­telling tout à sa gloire à tra­vers la pro­duc­tion d’une aut­ofic­tion prenant l’apparence, et l’apparence seule­ment, d’un doc­u­men­taire, est devenu mon­naie courante. L’entreprise accouche tou­jours de la même forme : un réc­it biographique assuré par l’héroïne elle-même que rien ne vient con­tredire, quelques inter­venants triés sur le volet qui ser­vent de passe-plat, et une imagerie entre le clip, la pub­lic­ité et le fil­mage sportif (l’alliage des gros plans en téléob­jec­tifs et des images de drone) pour illus­tr­er le quo­ti­di­en de l’icône et con­stru­ire arti­fi­cielle­ment une prox­im­ité avec celle-ci. Black Dyna­mite Films, qui accom­pa­gne Mélanie « Diam’s » Gior­giades dans ce pro­jet, s’en est fait une spé­cial­ité. Des stars de la chan­son (Sar­dou, Gims) aux poli­tiques (Macron) en pas­sant par les sportifs (Rin­ner, Ben­ze­ma, Anel­ka), tout le monde est logé à la même enseigne : ce cadre sophis­tiqué et totale­ment lisse, qui der­rière les ori­peaux de la sincérité (on par­le « vrai », bien face à la caméra, le vis­age net devant un arrière-plan lais­sé dans le flou), est le théâtre priv­ilégié pour laiss­er cours à une autosat­is­fac­tion frôlant l’hubris[1].

On ne s’étonne donc pas de la forme qu’épouse Salam, mais on peut toute­fois en être déçu, parce que Diam’s n’est pas vrai­ment une célébrité comme les autres. Elle est la voix la plus écoutée — et par son genre, la plus sin­gulière — du rap français des années 2000, qui s’est éteinte après une sévère dépres­sion, une con­ver­sion à l’Islam et la défer­lante médi­a­tique sor­dide que celle-ci a engen­drée. Pen­dant un temps, on peut presque être sur­pris par l’allant que met le film à épouser le point de vue de l’ex-chanteuse : ce n’est ni un film sur la musique, ni sur la reli­gion, mais bien l’œuvre d’une religieuse venue célébr­er son bon­heur retrou­vé. À l’entendre, son expéri­ence dans le show-busi­ness serait celle d’une enfant blessée tombée dans les griffes du dia­ble, chef d’orchestre d’un lugubre bal­let entre un pub­lic de damnés et une star adulée pour ses failles. La bonne parole que vient ici prêch­er Diam’s s’affirme au détri­ment de la voix de l’artiste : toute sa car­rière est résumée en quelques plans de foule qui jouent le ver­tige et la nausée ; aucune de ses chan­sons n’est audi­ble. Salam ne se fait que le réc­it d’une rédemp­tion par l’éveil à la foi. Le film déploie une mise en scène dévote d’une naïveté assez con­fon­dante qui sied toute­fois logique­ment à son hori­zon hagiographique : des images de paysages et d’animaux pour illus­tr­er la con­ver­sion, un arti­fice con­sis­tant à voil­er les inter­venants par un jeu de lumière (plongeant leur sil­hou­ette dans le noir, de sorte que le cadre ne laisse voir que les vis­ages), le fétichisme affiché pour l’habit religieux de Mélanie et les chœurs qui accom­pa­g­nent tou­jours sa voix comme celle d’une sainte, etc. S’installe rapi­de­ment une cer­taine las­si­tude devant les sem­piter­nels ressorts de la star­i­fi­ca­tion et de son hypocrisie sans finesse. En témoigne le long dernier mou­ve­ment con­sacré à l’activité human­i­taire de l’ex-chanteuse : quand il s’agit d’accompagner Diam’s vis­iter les orphe­lins qu’elle aide finan­cière­ment, la caméra n’est tournée que vers l’icône.

Notes

Notes
↑1 Il suf­fit de regarder le film que Net­flix a con­sacré à la chanteuse Angèle pour s’en con­va­in­cre.