Le pre­mier film d’Antoneta Ala­mat Kusi­janović, lau­réate de la dernière Caméra d’or, adopte des con­tours épurés affichant une cer­taine sim­plic­ité. Une île croate, où seuls batail­lent le bleu méditer­ranéen et la gri­saille de la roche, est le théâtre d’un affron­te­ment entre qua­tre per­son­nages arché­ty­paux. Jju­lia (Graci­ja Fil­ipovic), fille de marin, est sous l’emprise d’un père tyran­nique et d’une mère dont la beauté passée est rap­pelée par tous, et qui fait preuve d’une jalousie féroce à l’é­gard de son enfant. Lorsque débar­que sur l’île un riche et séduc­teur ami de la famille, les désirs s’entrechoquent : plus le père, ambitieux, cherche à plaire à son invité, plus l’attirance des deux femmes pour cet homme for­tuné grandit. Alors que ce dernier s’ef­force de séduire Jju­lia, la mère jalouse se détourne de son mari qui reporte sa colère sur sa fille, et ain­si de suite… La jeune cinéaste des­sine de la sorte avec beau­coup de pré­ci­sion la cir­cu­la­tion du désir entre les per­son­nages, au risque de trop soulign­er l’armature du réc­it. En témoigne cette séquence élo­quente qui met en scène un jeu aqua­tique où les deux femmes, cha­cune hissée sur les épaules des deux hommes, cherchent à se faire tomber dans l’eau. Pour échap­per à ce cer­cle infer­nal qui la con­damne à un rôle de bouc émis­saire, Jju­lia sub­stitue à ce jeu mimé­tique un autre, celui qu’elle entre­tient avec la nature sous-marine ; chas­seuse de murènes, la jeune fille en vient à se con­fon­dre par­faite­ment avec la sil­hou­ette de ce pois­son prêt à s’automutiler pour échap­per au dan­ger. Un hori­zon pour le moins sin­guli­er s’offre à elle : c’est en se trans­for­mant explicite­ment en ani­mal des pro­fondeurs aqua­tiques (en « muri­na ») que Jju­lia échappe à l’enfer machiste qui régit la sur­face.

Le réc­it emprunte ain­si un chemin qui, du mimétisme com­porte­men­tal régis­sant les pas­sions humaines (sur terre), nous mène aux sources libéra­tri­ces (sous la mer) du con­cept aris­totéli­cien de mimè­sis – c’est-à-dire cette propen­sion de l’humain à savoir imiter le réel et la nature dans le cadre d’une créa­tion poé­tique. Sous l’eau, comme l’illustrent les séquences oniriques de plongée, Jju­lia devient une fig­ure poé­tique qui jouit d’une force égale à celle de ses tour­menteurs. Certes, ce cadre allé­gorique rend le film par­fois un peu trop démon­stratif dans sa manière d’explorer le thème de l’émancipation fémi­nine. La société patri­ar­cale est représen­tée, un peu grossière­ment, à tra­vers une oppo­si­tion des corps : par exem­ple, la beauté man­i­feste des deux femmes con­traste avec la bedaine dis­gra­cieuse des deux mâles, avatars d’un machisme malade. Il faut toute­fois recon­naître que la jeune cinéaste parvient à dis­tiller un cer­tain trou­ble lorsqu’elle accentue, par la mise en scène, la beauté mag­né­tique de la fig­ure prin­ci­pale. Jju­lia, que la cinéaste con­fine d’abord dans des cadres soulig­nant ses formes (comme une proie prise au piège des images), révèle peu à peu toute la puis­sance destruc­trice de son charme. L’érotisme sur­git à mesure que sa beauté devient une arme et que sa dan­gerosité, que l’on ne soupçon­nait pas, imprègne le film. La muri­na se fait alors medusa, et la cinéaste de dessin­er un hori­zon ent­hou­si­as­mant pour son ciné­ma en ges­ta­tion : l’éclosion d’une sen­su­al­ité.