L’argument d’Apples ressem­ble à s’y mépren­dre à celui d’un film de Yór­gos Lán­thi­mos (dont Chris­tos Nikou a été l’assistant réal­isa­teur sur Canine) : alors qu’une par­tie de la pop­u­la­tion est frap­pée par une étrange épidémie d’amnésie, un homme feint de per­dre la mémoire pour inté­gr­er un pro­gramme des­tiné à réin­sér­er ceux qui, dénués de pièce d’identité et sans famille pour les recon­naître, ont per­du tout lien avec leur vie d’avant. Sur le papi­er, le par­ti pris est astu­cieux : l’anonyme per­son­nage prin­ci­pal (inter­prété par Aris Serve­tal­is, aperçu dans Alps de… Lán­thi­mos) se retrou­ve à jouer la comédie au sein d’un dis­posi­tif lui-même conçu comme un jeu. Les amnésiques doivent en effet accom­plir une série d’exercices et de défis pour se « fab­ri­quer de nou­veaux sou­venirs » (faire du vélo, danser, dra­guer, sauter d’un plon­geoir, etc.), qui livrent autant de séquences dont la mise en scène peut embrass­er la loufo­querie de principe.

Las, le film n’investit qu’à moitié son poten­tiel ludique pour mieux creuser une piste psy­chologique cousue de fil blanc, en dévoilant les raisons qui ont poussé le per­son­nage à vouloir tourn­er le dos à son passé. La chose est d’autant plus regret­table que son secret était d’emblée dévoilé par une habile ellipse : juste avant de simuler sa crise d’amnésie et d’être retrou­vé dans un bus, le faus­saire achetait un bou­quet de fleurs dans un but que le spec­ta­teur devait devin­er. Le dénoue­ment, accom­pa­g­nant un retour à la lumière, s’attelle au con­traire à combler les trous de la nar­ra­tion, à surlign­er ce qui, jusque-là, n’était que sug­géré. Sous ses dehors de comédie expéri­men­tale, Apples n’était finale­ment qu’un autre film sur le deuil (un genre désor­mais à part entière dans le champ du ciné­ma de fes­ti­val). Le rem­place­ment de la pre­mière trame par la sec­onde est d’autant plus éton­nant qu’elle rap­pelle inévitable­ment le scé­nario d’Alps, qui com­bi­nait l’horizon du jeu et du deuil (une troupe d’acteurs rem­plaçant dans leur quo­ti­di­en des per­son­nes dis­parues pour soulager la douleur de leurs proches). Nikou, quant à lui, n’envisage l’un que comme la néga­tion de l’autre : le jeu s’arrête (mais a‑t-il jamais vrai­ment com­mencé ?) au moment de regarder la mort en face.