C’est l’un des para­dox­es de cette cam­pagne assez atone : à l’heure où la pro­duc­tion et la dif­fu­sion des images n’ont jamais été aus­si sim­ples, il aura fal­lu atten­dre un (faux) débat télévisé, un meet­ing raté (Pécresse) et la révéla­tion des tra­di­tion­nels clips de cam­pagne, exer­ci­ce qui accuse une cer­taine vétusté[1], pour que s’emballe un peu, à quelques enca­blures du pre­mier tour, la bataille visuelle entre les can­di­dats. Il faut toute­fois apporter d’emblée une nuance à ce con­stat général, tant les frasques d’Éric Zem­mour ayant émail­lé le débat pub­lic ces derniers mois ont trait aux images. Le rap­port que le can­di­dat entre­tient avec elles (sur lequel on aura l’occasion de revenir au moment d’aborder son récent – et hal­lu­ci­nant – clip de cam­pagne) a cela d’intéressant qu’il embrasse l’ensemble du spec­tre recou­vert par ce que l’on appelle les « images de la cam­pagne », c’est-à-dire à la fois l’enregistrement d’accidents ou d’événements impromp­tus (par exem­ple : Macron qui reçoit un œuf en plein vis­age lors de sa vis­ite du Salon de l’agriculture en 2017) et, à l’opposé, le fruit de straté­gies de com­mu­ni­ca­tion (plus ou moins) maîtrisées. Zem­mour s’est illus­tré sur ces deux ter­rains. D’un côté, avec la vidéo annonçant sa can­di­da­ture, depuis retirée pour vio­la­tion de droits d’auteur, où l’ex-journaliste se met en scène en homme prov­i­den­tiel descen­dant dans l’arène élec­torale pour sauver la France, sup­posé­ment au bord du gouf­fre. De l’autre, avec une séquence qui cristallise bien l’image vir­iliste cul­tivée par le can­di­dat d’extrême droite : celle où il tient en joue, armé d’un fusil, les jour­nal­istes le suiv­ant dans un salon dédié à la sécu­rité intérieure.

Zemmour vs Le Pen

Le cas Zem­mour témoigne de la manière ambiguë dont cer­taines fig­ures d’extrême droite, essen­tielle­ment mas­cu­lines (Trump, Bol­sonaro, Salvi­ni, etc.), envis­agent leur com­mu­ni­ca­tion visuelle : la spon­tanéité dont il fait preuve, voire son ama­teurisme (la mécon­nais­sance de la pro­priété intel­lectuelle qu’a man­i­festé son équipe de com­mu­ni­ca­tion en pré­parant sa vidéo de can­di­da­ture), pour­raient chez un autre can­di­dat entach­er sa stature. Or, à l’instar de Trump, les écarts et débor­de­ments du per­son­nage con­tribuent au con­traire à ren­forcer l’image qu’il cherche à véhiculer auprès de ses par­ti­sans. L’épisode du fusil, apparem­ment non pré­paré, trahit autant le fond nauséabond de l’inconscient zem­mouriste qu’il pointe com­ment le can­di­dat veut être perçu : comme un être érec­tile, fort, dressé con­tre ses adver­saires. La logique est somme toute la même dans ce cliché qui l’a immor­tal­isé en train d’adresser un doigt d’honneur à une mil­i­tante de gauche lors de son pas­sage à Mar­seille : ce majeur, c’est l’affirmation d’une viril­ité à toute épreuve. « Impos­si­ble n’est pas français » dis­ent ses affich­es, pré­cisé­ment parce que Zem­mour se rêve en force « puis­sante », dans tous les sens du terme. Il est en cela logique que le geste-lap­sus du fusil se fonde dans une imagerie que dévelop­pent aujourd’hui les influ­enceurs d’extrême droite sur les réseaux soci­aux, où ils parta­gent leur fas­ci­na­tion pour les armes, dans des pos­es décalquant celles que l’on retrou­ve out­re-Atlan­tique chez cer­taines mil­ices con­ser­va­tri­ces. Marine Le Pen, quant à elle, lorgne plutôt sur une autre imagerie pop­u­lar­isée par Inter­net : celle des chats, rois des com­mu­nautés 2.0, qui sont devenus ses ani­maux totems depuis l’émission de Karine Le Marc­hand, « Une ambi­tion intime » (dif­fusée sur M6), où elle a révélé sa mai­son peu­plée de félins, pour gom­mer insi­dieuse­ment la part dure de son image. À la viril­ité de Zem­mour, elle oppose ain­si le tableau idéal­isé d’une soror­ité pour le moins inat­ten­due : déje­uner entre copines, col­lo­ca­tion avec sa meilleure amie, douceur des chats, qui offrent un con­trechamp loin­tain au célèbre dober­man asso­cié à son père, Jean-Marie Le Pen.

Le retour du clivage gauche/droite

Plus large­ment, les clips de cam­pagne des dif­férents can­di­dats, qui ren­seignent sur l’image que cha­cun souhaite don­ner, tra­cent des lignes de partage tem­pérant l’idée que le débat poli­tique en France aurait dépassé le cli­vage gauche/droite. Puisque l’élection prési­den­tielle est un proces­sus tout entier dévolu à la sélec­tion d’une indi­vid­u­al­ité, cette dernière doit incar­n­er une cer­taine idée du pou­voir ou, au con­traire, jouer de sa sin­gu­lar­ité en rompant avec les sché­mas clas­siques de représen­ta­tion. Jean Las­salle, pre­mier can­di­dat à défil­er dans la « cam­pagne offi­cielle pour l’élection prési­den­tielle », tord ain­si en apparence l’exercice avec une vidéo réal­isée à l’aide d’un smart­phone, sans chercher à gom­mer les imper­fec­tions tech­niques inhérentes au dis­posi­tif choisi (le clip, de manière qua­si comique, s’achève sur un échange non coupé entre Las­salle et son caméra­man impro­visé). Mais la vidéo obéit au fond à une logique que l’on retrou­ve dans plusieurs des clips des can­di­da­tures de droite. Qui dit prési­den­tielle dit prési­dent, soit une fig­ure forte comme la droite les affec­tionne, de Bona­parte à De Gaulle. Il faut s’affirmer, regarder les Français dans les yeux, occu­per tout l’espace. Valérie Pécresse et Marine Le Pen poussent le principe jusqu’au bout en optant pour un dis­posi­tif aus­si sim­ple que clas­sique : une allo­cu­tion déclamée sur une toile de fond col­orée. Elles sont l’image. Pas besoin de davan­tage. À l’autre bout du champ poli­tique, les clips des can­di­dats de gauche cherchent plutôt à représen­ter l’émergence d’un hori­zon com­mun ; il s’agit d’intégrer une fig­ure dans un mail­lage d’images qui la dépasse. Au début et à la fin de son clip, où résonne un dis­cours qui s’apparente presque à un slam, Philippe Poutou appa­raît ain­si au cœur de divers­es man­i­fes­ta­tions. Jean-Luc Mélen­chon se tient quant à lui dans sa bib­lio­thèque, entouré de livres et de pho­togra­phies. La voix est posée, calme, tan­dis que s’insèrent dans le mon­tage des images du can­di­dat entouré de ses sou­tiens et des Français qu’il a ren­con­trés au fil de la cam­pagne. Une stratégie que l’on retrou­ve, dans une ver­sion plus empha­tique et énergique, dans le clip de Fabi­en Rous­sel, mais la vidéo du can­di­dat insoumis entre­prend surtout de tiss­er un lien entre un héritage poli­tique et la promesse d’un avenir meilleur. Cet alliage entre passé et futur existe aus­si dans le clip de Yan­nick Jadot, qui pro­pose au pas­sage la pastille la plus ambitieuse et tra­vail­lée, mais aus­si la plus éton­nante si l’on analyse atten­tive­ment le mes­sage qu’elle porte.

Au son d’une musique cham­pêtre, l’écologiste arpente sa terre natale. Plans larges, visions de la nature, décors embrumés : la mise en scène tranche assuré­ment avec celles des autres clips, mais sus­cite dans le même temps une étrange impres­sion. Jadot est filmé dans des espaces dés­espéré­ment vides, pour point­er la déser­ti­fi­ca­tion de la rural­ité, en même temps qu’il est fig­uré comme un revenant. Son itinéraire, après un détour par la fac de Dauphine, expurgée elle aus­si de presque toute présence humaine, le mène vers un grand arbre décharné et majestueux. Retour à la terre, retour à la beauté : l’écologie, garante d’une planète préservée, passe par un retour au passé. On peut légitime­ment s’étonner de cette stratégie de com­mu­ni­ca­tion qui, si elle gomme habile­ment l’image très cita­dine d’un par­ti dont les électeurs sont en majorité urbains, prête le flanc aux attaques con­tre une écolo­gie dépeinte comme rétro­grade et passéiste, cf. Macron fustigeant le « mod­èle Amish » et « la lampe à huile » des opposants à la 5G. Macron, juste­ment, con­tin­ue de son côté à jouer la petite musique du « en même temps ». Son clip com­pile une déc­la­ra­tion du can­di­dat, dans un décor naturel (bien que flouté), avec de cour­tes images visant à mon­tr­er la France dont il se revendique. Un détail frappe toute­fois : con­traire­ment à celles choisies par les can­di­dats de gauche, ces images n’inscrivent jamais le corps du prési­dent au sein du peu­ple. Le clip a beau s’achever sur le slo­gan du can­di­dat, « Avec vous », il y a une dis­con­ti­nu­ité et une étanchéité entre les deux. Macron incar­ne mais ne s’inscrit pas dans un col­lec­tif (Poutou, Rous­sel, Mélen­chon) ou un ter­ri­toire (Jadot) qui l’engloberait. Le dia­logue organ­isé par le mon­tage ne suf­fit pas à mas­quer cette dif­férence avec les autres clips, qui dit bien, involon­taire­ment, quelque chose de la manière dont Macron envis­age l’exercice du pou­voir, et plus loin la vie démoc­ra­tique elle-même, en menant une cam­pagne a min­i­ma.

Zemmour, encore

Un mot enfin, comme promis, sur le clip d’Éric Zem­mour. Il s’agit d’une vidéo dont les par­tis pris de mon­tage éga­lent presque dans l’audace les petites pastilles fic­tion­nelles de Bruno Mégret en 2002 – l’ancien chef du MNR sou­tient d’ailleurs aujourd’hui le can­di­dat de Recon­quête. La vidéo s’ouvre sur un œil et un con­stat : « Vous ne les croyez plus. » Dans le plan suiv­ant, la phrase « Ils vous dis­ent que les médias d’État dis­ent la vérité. » est quant à elle illus­trée… par l’image d’un satel­lite au-dessus du globe ter­restre. Deux plans, et déjà Zem­mour fait sien un imag­i­naire con­spir­a­tionniste pas très éloigné des alter­na­tive facts trumpi­ens. Mais le pire est à venir : « Ils vous dis­ent que l’immigration est une chance. » affirme-t-il, alors que s’affiche de manière floue un homme blanc, mus­clé, qui fait taper dans sa main une bat­te de base­ball. Ambiva­lence toute zem­mouri­enne : la bat­te, c’est la vio­lence des sup­posés « ensauvagés », mais l’image, elle, évoque plutôt une fig­ure que l’on croirait issue de l’ex- GUD (Groupe union défense) ou d’autres grou­pus­cules d’extrême droite prompts à raton­ner les étrangers. Le reste du clip étonne aus­si dans la manière dont Zem­mour ratisse large dans les mécan­ismes de représen­ta­tion : allo­cu­tion clas­sique de futur homme d’état, mon­tage d’images allé­gorisant un pro­pos déclin­iste et extraits tri­om­phants de bains de foule. Au flou de la men­ace, Zem­mour oppose une image léchée, la sienne, incar­nant le remède aux maux qu’il dénonce. Mais de la France, omniprésente dans son pro­pos, il en est à l’image peu ques­tion. Ce que révèle ce clip de cam­pagne, c’est que la France dont se revendique Zem­mour n’existe pas. On en veut pour preuve que la vidéo de l’annonce de sa can­di­da­ture pui­sait allè­gre­ment dans des images de fic­tion : elle relève unique­ment d’un imag­i­naire.

Notes

Notes
↑1 En témoigne l’habillage graphique et musi­cal de ces pastilles, inchangé depuis 2012 et trois séquences prési­den­tielles.