À pro­pos de Des hommes de Lucas Bel­vaux, nous avions for­mulé une hypothèse que la sor­tie en salles de Robuste per­met d’une cer­taine manière d’ap­pro­fondir : devenu un corps mon­strueux, unique­ment capa­ble de jouer de son aura mys­térieuse, et lim­ité dans son tra­vail d’ac­teur par l’u­til­i­sa­tion d’une oreil­lette lui souf­flant des répliques aux­quelles il ne « pense pas »[1], Gérard Depar­dieu inter­prète désor­mais moins des rôles de com­po­si­tion qu’il ne déploie unique­ment une palette de vari­a­tions sur sa pro­pre per­sona. Voilà la seule idée que le pre­mier film de Con­stance Mey­er a le mérite de pouss­er à son terme : en faisant la ren­con­tre d’Aïs­sa, sa jeune garde du corps, c’est sa pro­pre « sale gueule » que Depar­dieu apprend à regarder, piégé à l’in­térieur d’un dis­posi­tif spécu­laire assez empesé. Face à la car­rure imposante de Déb­o­rah Luku­mue­na, les dimen­sions hors-normes de l’ac­teur se reflè­tent dans un jeu de miroir inver­sé des plus som­maires : lui, blanc bour­geois isolé dans sa veste demeure ; elle, jeune femme issue de l’im­mi­gra­tion habi­tant au dernier étage d’une tour HLM.

Le réc­it se con­cen­tre dès lors sur l’ami­tié nais­sante entre ces deux soli­tudes, dont la « beauté dif­forme » est portée en tri­om­phe lors d’un décrochage métaphorique où les deux per­son­nages, der­rière la vit­re d’un aquar­i­um en forme d’écran de ciné­ma, se com­par­ent à des « pois­sons des abysses ». Ménageant le chaud et le froid entre une bizarrerie de sur­face (cf. la pre­mière scène où Georges, sur son scoot­er, scrute longue­ment les étoiles) et une veine satirique que le caboti­nage de Depar­dieu rend (par­fois) amu­sante, le film rate au pas­sage son réc­it d’é­man­ci­pa­tion fémi­nine. Preuve en est la toute dernière scène. Avant que Gérard, le verbe grave, ne répète une réplique dont l’im­por­tance est soulignée par un long regard-caméra (« je suis… comme un enfant »), la cinéaste filme Aïs­sa dans les douch­es de son club de sport, dévêtue et le sourire aux lèvres ; l’histri­on­isme de Depar­dieu, occupé à égren­er les références à ses pro­pres frasques médi­a­tiques (ici une phrase con­tre les avions Air France, là une autre insul­tant les végé­tariens anti­spé­cistes), finit par mas­quer la tra­jec­toire d’une fille sor­tie de l’ado­les­cence qui apprend peu à peu à aimer son corps – une his­toire que Robuste n’au­ra jamais pris le temps de racon­ter tout à fait.

Notes

Notes
↑1 Ter­mes employés par l’ac­teur lui-même lors de sa longue inter­view dans La Grande librairie sur France 5 le 16 févri­er 2022.