Vrai-faux biopic de la star québé­coise Céline Dion réal­isé et inter­prété par Valérie Lemerci­er, Aline avait beau­coup pour intriguer tant il sem­blait renouer avec la for­mule qui avait fait le suc­cès du meilleur film de Lemerci­er à ce jour, Palais Roy­al !. Il y a une forme d’évidence dans la ren­con­tre de Valérie Lemerci­er avec Céline Dion, super­star improb­a­ble dont l’immense pop­u­lar­ité n’a d’égale que le mépris qu’elle sus­cite chez cer­tains (y‑a-t-il caté­gorie plus hon­nie dans la hiérar­chie cul­turelle que « chanteuse à voix[1] » ?). Autres para­dox­es : cette voix d’une puis­sance et d’une grâce inhu­maines, mys­térieuse­ment con­tenue dans le corps frêle d’une femme tru­cu­lente et excen­trique ; ou le grand écart entre une vie per­son­nelle intense, riche­ment doc­u­men­tée par la presse, et des tubes easy lis­ten­ing visant l’universalité des sen­ti­ments à tra­vers des formes neu­tres et dénuées de per­son­nal­ité. Grandiose et ridicule, girl next door big­ger than life, Dion sem­blait du pain béni pour que Lemerci­er donne libre cours à ses excès per­for­mat­ifs, et l’on sent dans de brefs moments – comme dans cette courte séquence où Aline Dieu (alias Céline Dion) racon­te devant le pub­lic hilare d’un talk show l’hospitalisation de son mari et man­ag­er Guy-Claude (alias René Angelil) – le film à la fois hila­rant et émou­vant qu’aurait pu engen­dr­er cette fig­ure.

Aline pour­rait marcher sur la même corde raide entre ironie et sincérité sur laque­lle se main­te­nait mirac­uleuse­ment le sin­guli­er Guy d’Alex Lutz mais il n’y parvient qu’en de très rares occa­sions, la dis­tance vis-à-vis de la fig­ure filmée n’étant jamais la bonne. Les pre­mières min­utes du film déroulent la micro-épopée famil­iale de la famille Dieu à la manière de la touchante ouver­ture de Là-haut, et dans la pho­to léchée, la volon­té d’ampleur nar­ra­tive, on sent que pour la pre­mière fois, Lemerci­er essaie de faire ciné­ma. Mais, quelques min­utes plus tard, pata­tras : la petite Aline naît, et on décou­vre avec effroi le vis­age de Lemerci­er gref­fé numérique­ment sur le corps d’une fil­lette de treize ans, expé­di­ant le film tel un wag­on fou de train fan­tôme vers la même uncan­ny val­ley que les clips d’Aphex Twin et de Mis­sy Elliott. L’étrangeté de cet effet spé­cial n’est pas inin­téres­sante, mais on ne parvient pas très bien à com­pren­dre s’il est volon­taire­ment comique ou non, et le film n’accouche jamais tout à fait de la dimen­sion car­nava­lesque voire camp qui fai­sait tout le sel du Der­rière et de Palais Roy­al !. Le vis­age à l’expression ahurie, aux traits curieuse­ment raidis et inex­pres­sifs de Lemerci­er-actrice, pose prob­lème jusqu’à la fin d’Aline. L’impression qu’il est « posé là » comme un effet spé­cial à la fois vague­ment rigo­lo et légère­ment ter­ri­fi­ant demeure d’un bout à l’autre du film, peut-être parce que l’on ne cesse de filmer Lemerci­er de loin, de dos ou de biais en jouant sur des effets de sil­hou­et­tage, pour per­me­t­tre à Céline Dion de s’incarner en elle. La comé­di­enne imite avec sa minu­tie cou­tu­mière les maniérismes physiques de la chanteuse, de manière par­fois vrai­ment trou­blante – même pour un spec­ta­teur peu fam­i­li­er de Céline Dion – tant on recon­naît immé­di­ate­ment des atti­tudes et pos­tures car­ac­téris­tiques de la star. Mais chaque con­trechamp, chaque trav­el­ling qui nous ramè­nent au vis­age de l’interprète vient immé­di­ate­ment rompre la sus­pen­sion d’incrédulité : le refus de l’imitation par­faite comme de la par­o­die pro­duit un entre-deux sans grand relief. Comme le précé­dent long-métrage de Lemerci­er, le très fade Marie-Francine, le film reste tou­jours juste en deçà d’une vraie drô­lerie, les quelques sit­u­a­tions au poten­tiel comique (le lim­age des dents dis­gra­cieuses de l’héroïne, ou le pas­sage où son médecin lui inter­dit de par­ler pen­dant trois mois) étant trop rapi­de­ment désamor­cées.

Il est tout à l’honneur de Lemerci­er d’avoir refusé de faire le film sur le dos de Céline Dion en l’instrumentalisant comme objet de moquerie, mais il est regret­table qu’elle ait aban­don­né au pas­sage toute forme de dis­tance satirique vis-à-vis du monde qu’elle a choisi de filmer. Le film enfile ain­si les pon­cifs (la star inter­na­tionale qui n’a pas oublié ses racines pro­lo, l’amour impos­si­ble empêché par une mère étouf­fante) comme des per­les sur le col­lier biographique, avec un pre­mier degré absol­u­ment con­fon­dant : en témoignent ces con­trechamps sur les vis­ages boulever­sés du maquilleur et du frère d’Aline quand elle entonne un morceau emblé­ma­tique sur scène après la mort de son mari. Certes, tous les films de Lemerci­er après Quadrille – adap­ta­tion plaisante mais dis­pens­able d’un clas­sique de Sacha Gui­t­ry – par­tent d’un pos­tu­lat de con­te de fées, sans doute une manière de revanche pour celle que des films aus­si médiocres et misog­y­nes que Sex­es faibles ! de Serge Mey­nard ou Casque bleu de Gérard Jug­not avaient longtemps cher­ché à enlaidir et à ridi­culis­er, comme pour lui faire pay­er le prix d’être femme et comique. Les meilleures de ses réal­i­sa­tions injec­taient cepen­dant tou­jours une bonne dose de vit­ri­ol dans la guimauve. Dans Le Der­rière, une vieille fille coincée accé­dait à la féminité et s’éveillait à l’amour et à la sex­u­al­ité en… se trav­es­tis­sant en homme gay à l’accent du Sud-Ouest, semant le trou­ble dans le genre mais aus­si dans les micro­cosmes soci­aux par lesquels elle tran­si­tait. Dans Palais Roy­al !, la gen­tille princesse-ortho­phon­iste d’une prin­ci­pauté imag­i­naire, trompée et humil­iée par son entourage, se réin­ven­tait en Lady Di dia­bolique manip­u­lant les foules et ses proches avec une réjouis­sante et amère méchanceté. Aline se con­tente de faire le réc­it un peu plat de la suc­cess sto­ry de Dion et de ses peines sen­ti­men­tales avec un esprit de sérieux qui sem­ble en décalage avec la nature par­fois friv­o­le des événe­ments filmés, petits et grands drames étant traités de manière équiv­a­lente. Il y avait sans doute matière à un beau mélo­drame, mais là encore le film passe à côté de l’émotion qu’il pour­rait pro­duire : le fil con­duc­teur ini­tial de l’épopée famil­iale est sac­ri­fié à une his­toire d’amour un peu niaise, elle-même amoin­drie par une écri­t­ure qui se dis­sout pro­gres­sive­ment en étant trop soucieuse de ne rater aucune anec­dote « fameuse » (Céline Dion ne voulait pas de My Heart Will Go On), aucun clin d’œil aux fans. Au final, comme dans l’inégal 100% Cachemire qui se voulait une satire de l’univers de la mode, on a par­fois le sen­ti­ment que le film ne sert à Lemerci­er que de pré­texte pour déam­buler dans de somptueux décors avec de superbes tenues, per­ruques et chaus­sures. Tout cela n’est pas antipathique, mais on en sort avec le sen­ti­ment curieux d’avoir passé deux heures dans le plac­ard d’une ado très très riche et très très fan de Céline, pour assis­ter en douce à un gênant numéro de cos­play.

Notes

Notes
↑1 Il faut, à ce sujet, relire l’excellent petit recueil de Carl Wil­son Let’s Talk About Love: Why Oth­er Peo­ple Have Such Bad Taste, qui choisit l’album à suc­cès de Dion et sa haine irra­tionnelle con­tre la chanteuse comme point de départ à une réflex­ion pas­sion­nante sur le bon goût musi­cal.