Le titre orig­i­nal du Par­don (Ghasideyeh Gave Sefid, « Ode à la vache blanche ») fait écho à une sourate du Coran racon­tant com­ment le sac­ri­fice d’un ani­mal per­met de révéler l’identité d’un assas­sin. À l’écran, l’image récur­rente d’une vache immo­bile au milieu d’une cour de prison per­met de décoder la métaphore : le réc­it ances­tral ren­voie à un autre sac­ri­fice, celui de Babak, le mari de Mina (Maryam Moghad­dam), incar­céré puis exé­cuté pour un crime qu’il n’a pas com­mis, avant que l’administration judi­ci­aire ne décou­vre le vrai coupable et ne recon­naisse son erreur. Maryam Moghad­dam et Behtash Sanaee­ha, les deux réal­isa­teurs, se livrent alors à une dénon­ci­a­tion de la société irani­enne qui présente mal­heureuse­ment des airs de déjà-vu. La sor­tie en cette fin d’an­née, à quelques semaines d’in­ter­valles, des nou­veaux films de Moham­mad Rasoulof (Le Dia­ble n’ex­iste pas) et d’As­ghar Farha­di (Un héros) devrait encore ren­forcer le sen­ti­ment d’un relatif for­matage du ciné­ma d’auteur iranien, pris en étau entre les con­traintes de la cen­sure et la volon­té de porter un mes­sage poli­tique fort auprès du pub­lic inter­na­tion­al. Le résul­tat prend une nou­velle fois la forme d’un engrenage soigneuse­ment élaboré, où des pro­tag­o­nistes tour­men­tés s’efforcent de résis­ter à un pou­voir oppres­sif qui n’hésite pas à instru­men­talis­er la reli­gion pour servir de par­avent aux pires injus­tices (la « volon­té de Dieu » est régulière­ment con­vo­quée pour rel­a­tivis­er la grav­ité de l’erreur judi­ci­aire com­mise). La mise en scène, maîtrisée mais sans éclat, priv­ilégie les effets de symétrie et de sur­cadrage pour ren­dre sen­si­ble l’enfermement men­tal et physique de Mina, dont les déplace­ments sont partout accom­pa­g­nés d’un bruit de tur­bine qui plonge l’ensemble dans une atmo­sphère inquié­tante.

Le film se con­cen­tre surtout sur la rela­tion qu’entretient Mina avec Reza (Alireza San­i­far), un mys­térieux bien­fai­teur dont elle fini­ra par s’éprendre, sans savoir qu’il s’agit en réal­ité du juge respon­s­able de l’exécution de son mari. Con­traire­ment à ce que ce point de départ pour­rait laiss­er atten­dre, le scé­nario ne s’intéresse jamais véri­ta­ble­ment au « par­don » du titre français – celui que Mina réclame à l’institution et auquel Reza aspire en secret –, préférant retarder jusqu’au bout le choc de la révéla­tion et pro­longer le malen­ten­du. Sous l’austérité de ce réc­it atone, qui ne quitte l’intérieur des salons famil­i­aux que pour la morosité d’une prison, d’une usine ou d’une morgue, on décèle alors les prémices d’un film moins prévis­i­ble, qui emprun­terait autant au sérieux du drame social qu’à la nar­ra­tion moins corsetée et plus fleur bleue des soaps turcs dont se régale chaque jour la voi­sine de Mina. Mal­heureuse­ment, Le Par­don ne s’abandonne jamais com­plète­ment à la triv­i­al­ité du sus­pense sen­ti­men­tal. Lorsque Mina reçoit le coup de télé­phone fatidique, la caméra se détourne pudique­ment, lais­sant l’émotion du per­son­nage hors champ, avant de revenir lente­ment dans son axe, une fois la tem­pête passée. Seule la dernière scène esquisse une timide rup­ture avec cette déli­catesse morne : les deux réal­isa­teurs y con­vo­quent de manière inat­ten­due la fig­ure de la femme fatale et osent un ren­verse­ment de sym­bole qui frôle le kitsch d’une scène de gial­lo – le lait, que Mina met en bouteille à l’usine, devient l’arme pos­si­ble d’une vengeance per­son­nelle. Un virage qui sort briève­ment le scé­nario de sa tor­peur, mais reste à l’état d’amorce, le film se réfu­giant aus­sitôt dans une ambiguïté d’un goût plus sûr et à la saveur plus fade.