La Troisième Guerre s’inscrit dans une lignée de films français que l’on pour­rait rassem­bler sous le pavil­lon des « films d’uniforme ». On y pénètre un univers pro­fes­sion­nel sin­guli­er et chargé en sym­bol­es[1] – ici celui des forces armées de l’opération Sen­tinelle assignées à la sur­veil­lance de Paris – dans des réc­its oscil­lants entre un réel désir de fic­tion (selon la pro­fes­sion, la mise en scène peut emprunter les codes du polar, du film de guerre ou encore du thriller) et une approche doc­u­men­taire sur l’institution, qui sup­pose une cer­taine prox­im­ité des cinéastes avec celle-ci. Exem­plaire­ment dans Mon légion­naire, atten­du dans les salles cet automne, Rachel Lang, réserviste de l’armée, dresse un por­trait socio-cul­turel d’une étrange branche mil­i­taire dans notre société a pri­ori paci­fiée, la Légion étrangère. Un film qui n’avait sus­cité qu’une atten­tion mesurée lors de sa pro­jec­tion can­noise, mais qui éclaire par ses qual­ités les défauts de La Troisième Guerre. Si le film de Gio­van­ni Aloi donne une impres­sion de suff­i­sance et d’artificialité, c’est peut-être à cause d’un cer­tain manque de con­sid­éra­tion pour le milieu qu’il dépeint. Pour le dire vite, le cinéaste donne l’im­pres­sion d’adopter le regard d’un pas­sant dans les rues parisi­ennes que l’incongruité de la présence des sol­dats, et de leur FAMAS, ramèn­erait à quelques réflex­ions vague­ment anti­mil­i­taristes.

« Que se passe-t-il dans le crâne de ces sol­dats en uni­forme, main­tenus en état de guerre au milieu des rues peu­plées de touristes et de badauds insou­ciants ? » sem­ble se deman­der le met­teur en scène. Les répons­es esquis­sées ne sur­pren­dront pas : ennui, frus­tra­tion, para­noïa. Et si le scé­nario cherche tout de même à dessin­er une tra­jec­toire sociale à ses per­son­nages, il accouche de por­traits sans nuance. Léo (Antho­ny Bajon) est une jeune recrue en proie à un manque affec­tif, cher­chant dans l’armée le moyen d’assouvir un puis­sant désir d’ordre, en oppo­si­tion au désor­dre régis­sant son foy­er ; Hicham (Karim Lek­lou) est alcoolique, mythomane et com­plète­ment à cran, ce que sug­gère sa manière de mâchouiller fréné­tique­ment un chew­ing-gum ; Yas­mine (Leïla Bek­thi), seul per­son­nage féminin, cherche à taire sa féminité pour s’imposer dans ce milieu vir­il (elle doit faire un effort pour se mon­tr­er plus autori­taire, tout en cachant sa grossesse). Hormis le pre­mier cité, dont la douceur du jeu tem­père la lour­deur d’écriture de son per­son­nage, les deux autres se livrent à un caboti­nage con­stant (le regard fou de Lek­lou, la moue triste et figée de Bek­thi) qui par­ticipent à la même dis­tance qu’entretient le film avec son sujet : comme si porter le cos­tume était trop grisant, les acteurs jouent aux sol­dats écorchés plus qu’ils n’incarnent des per­son­nages. Le cinéaste ne con­va­inc pas plus quand il s’emploie à filmer l’institution mil­i­taire et l’ambiance par­ti­c­ulière d’une caserne, ramenant celle-ci à celle d’une cham­brée où fusent les invec­tives, les remar­ques com­plo­tistes et les blagues de cul.

Longue focale

On pour­ra rétor­quer que le cinéaste vise moins un cer­tain réal­isme qu’il ne désire faire un film sur la folie qui s’empare de ces guer­ri­ers sans guerre, s’essayant à une sorte de Taxi Dri­ver à la française. Sauf que le film se mon­tre tout aus­si déce­vant dans la mise en scène de cette ten­sion qui va crescen­do, au fil des vaines patrouilles de ces sol­dats atten­dant un dan­ger qui ne survient jamais. Les ron­des dans Paris don­nent matière à des séquences angois­santes – la men­ace n’étant nulle part, elle peut être partout, une bombe cachée dans une poubelle ou dans une camion­nette mal garée –, mais le cinéaste peine à filmer les espaces que tra­versent les mil­i­taires, ne jouant jamais des angles morts, des recoins ou des élé­ments de décor qui pour­raient nour­rir le sus­pense. En lieu et place, le film rejoue la même par­ti­tion : les per­son­nages sont filmés en plan séquence, le cadre ser­ré sur le haut du corps, avec une faible pro­fondeur de champ pour main­tenir l’altérité dans le flou, tan­dis que la bande sonore (un souf­fle court, une explo­sion au loin, une porte que l’on claque) fig­ure, seule, l’angoisse des pro­tag­o­nistes. Au-delà de se mon­tr­er par­ti­c­ulière­ment redon­dant – impres­sion ren­for­cée par son emploi récur­rent dans le ciné­ma français[2]quand il s’agit de met­tre en scène des scènes trau­ma­tiques ou des moments de ten­sion –, ce procédé « immer­sif » tend sur la longueur à tourn­er à vide, appelant une néces­saire surenchère des élé­ments extérieurs pour jus­ti­fi­er la pro­gres­sion du réc­it. C’est ain­si sans véri­ta­ble objec­tif que les trois prin­ci­paux pro­tag­o­nistes s’imposent de tra­vers­er une man­i­fes­ta­tion dense et hos­tile aux forces de l’ordre, pour intro­duire un seg­ment final où les actions s’enchaînent sans rai­son, ini­tiées par une nar­ra­tion qui passe en force. Pour jus­ti­fi­er sa chute spec­tac­u­laire et atten­due, le cinéaste en est alors réduit à agglomér­er nom­bre de références à l’actualité (le pot de pein­ture jaune, l’agression d’une jeune jour­nal­iste, la bavure poli­cière) comme pour don­ner au film, sur le gong, une sub­stance poli­tique et un pro­pos bien arti­fi­ciel sur ce qui gan­grène les forces de l’ordre.

Notes

Notes
↑1 On pense, pour citer des exem­ples récents, aux pom­piers de Sauver ou périr, aux sous-mariniers du Chant du loup, mais aus­si aux agricul­teurs de Petit Paysan ou aux soignants du ciné­ma de Thomas Lilti. Sans con­stituer un genre en soi, ces films jouent du même équili­bre entre une forme de fas­ci­na­tion pour un univers pro­fes­sion­nel, ses codes, ses com­bats et le déploiement d’un réc­it dra­ma­tique qui tend à le mythi­fi­er.
↑2 Récem­ment, deux films français trai­tant du viol, Slalom (Char­lène Favier) et La Terre des hommes (Naël Marandin), fig­u­raient notam­ment l’horreur de la même manière.