Les Sor­cières d’Ake­larre, le nou­veau film de Pablo Agüero (Eva ne dort pas), entre­prend de mon­tr­er la face cachée des procès en hérésie qu’a con­nu le Siè­cle d’or espag­nol. Réc­it d’une aber­ra­tion judi­ci­aire, le film pointe la respon­s­abil­ité d’une société patri­ar­cale, où la misog­y­nie se drape de la robe austère de l’Église, dans la con­damna­tion hâtive d’in­no­centes au bûch­er. Parce qu’elles ont dan­sé et chan­té des airs licen­cieux alors que leurs époux sont en mer, cinq femmes sont empris­on­nées et soumis­es à la ques­tion par les séides de l’In­qui­si­tion. Dou­ble­ment minori­taires (en tant que femmes et en tant que Basques), les héroïnes opposent au lan­gage com­passé des agents du Saint-Siège la vigueur de leur dialecte. Leurs chan­sons tra­di­tion­nelles, enton­nées à tue-tête à la barbe des gardes, se révè­lent de véri­ta­bles hymnes à la résis­tance, la sen­su­al­ité qui s’en dégage trahissant la cul­ture païenne de la région (mise en valeur lors de quelques flash­backs cham­pêtres). Pour les femmes d’Ake­larre, refuser de « par­ler chré­tien » (c’est-à-dire castil­lan) revient à embrass­er l’anathème auquel on les con­damne : se faire sor­cière leur per­met avant tout d’exhiber le poids de la dom­i­na­tion mas­cu­line afin d’en saper les fonde­ments, le réc­it pro­longeant par la fic­tion l’engouement fémin­iste récent pour cette fig­ure sub­ver­sive. Aus­si, si l’extorsion des aveux ne tarde pas à venir, c’est qu’à l’in­jus­tice répond un ren­verse­ment des rap­ports de pou­voir : ten­ant à la fois de Péné­lope et de Shéhérazade, les sor­cières patien­tent avant le retour prov­i­den­tiel de leurs maris en racon­tant le déroule­ment de sab­bats fic­tifs, dont le réc­it pour­rait bien ensor­cel­er les tor­tion­naires.

Théâtre filmé

Le pit­toresque dia­bolique des mess­es noires intéresse peu le film, qui ne mon­tre jamais les ébats avec Satan clin­ique­ment décrits par les pré­ten­dues sor­cières. Lorsque sont évo­quées les dif­férentes étapes du rit­uel scan­daleux, de la trans­for­ma­tion des par­tic­i­pants en ani­maux aux dans­es scabreuses, la caméra, en con­tre­point, s’en tient à saisir les moments d’al­lé­gresse partagée des héroïnes dans un théâtre de ver­dure, enfin à l’é­cart de la société des hommes. Plus que le con­tenu de ces con­tes abra­cadabran­tesques sur les méta­mor­phoses du Dia­ble, c’est la théâ­tral­i­sa­tion de la parole qui est au cœur du film. Le bon­heur des moments passés est arraché au regard scru­ta­teur des hommes, dont la com­pag­nie implique en retour que les femmes jouent un rôle et endossent un cos­tume dégradant. Se des­sine pro­gres­sive­ment une dichotomie entre scène et coulisse, salle d’in­ter­roga­toire et cachot, que le film ne parvient pas tout à fait à ren­dre con­va­in­cante. Rai­son en est l’u­ni­for­mité de l’écri­t­ure qui n’en­vis­age ses dif­férents espaces qu’à la manière d’une suite de chro­mos par­fois fort détail­lés (les scènes de repas avec les juges), mais sans inci­dence sur la mise en scène. La pau­vreté du découpage, alter­nant champ et con­trechamp à la caméra portée lors des échanges pour saisir les mou­ve­ments de la parole, accuse les lim­ites d’une forme inca­pable de don­ner du relief aux dis­cus­sions. Lors de tirades qui sont autant de morceaux de bravoure, le mon­tage en sur­régime mul­ti­plie les plans de coupe et les change­ments d’axe inutiles, de manière à éveiller l’at­ten­tion du spec­ta­teur au risque d’ef­fac­er le pou­voir de fas­ci­na­tion du lan­gage des sor­cières, sup­posé envoûter l’au­di­teur.

Qu’il s’agisse d’une prise de bec ou d’un mono­logue, la joute ver­bale donne sa forme au film, dont l’ap­par­ente rugosité (Agüero récite son brévi­aire du faux-rac­cord, en mul­ti­pli­ant les change­ments d’axe bru­taux et les jump cuts) ne sert qu’à soulign­er les temps forts de chaque prise de parole. L’avancée du réc­it est indexée sur l’accumulation de sen­tences lour­des de sens, isolées par le mon­tage comme des maximes des­tinées à met­tre l’interlocuteur au tapis. L’a­gres­siv­ité général­isée élec­trise les rap­ports que nouent les per­son­nages, qu’il s’agisse du curé d’Ake­larre (con­stam­ment dépos­sédé de sa parole par les émis­saires du Pape) ou des pris­on­nières, lorsqu’elles s’ac­cusent mutuelle­ment d’être de véri­ta­bles sor­cières. Cette débauche d’én­ergie se dépense toute­fois en pure perte, puisqu’en dépit des admon­es­ta­tions et des doutes, quelques cour­tes min­utes suff­isent au groupe pour enton­ner en chœur une chan­son d’amour pro­hibée. D’abord isolées par le mon­tage, elles sont ensuite réu­nies dans un plan large sur­com­posé et suff­isam­ment long pour assén­er au spec­ta­teur ce qu’il sig­ni­fie, à savoir l’acte de nais­sance d’une com­mu­nauté soro­rale bra­vant l’ad­ver­sité. L’ar­ti­fi­cial­ité des enjeux et la forme pure­ment illus­tra­tive finis­sent d’af­faib­lir cette allé­gorie poli­tique claire comme de l’eau de roche et finale­ment assez académique.