Avant de devenir l’auteur renom­mé du Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry fut pilote en Amérique du Sud au sein de l’Aéropostale, pour laque­lle il assura la livrai­son de cour­ri­ers lors de périlleux vols autour de la Cordil­lère des Andes. Situé durant l’une de ces aven­tures aéri­ennes, qui voit l’aviateur par­tir à la recherche de son aili­er Hen­ri Guil­laumet après sa dis­pari­tion en mon­tagne, Saint-Ex s’emploie à déjouer la solen­nité du biopic. Dès son ouver­ture in medias res – l’appareil du pro­tag­o­niste se crashe en pleine tra­ver­sée de l’Atlantique –, deux choix témoignent de la direc­tion sin­gulière prise par Pablo Agüero : d’une part, celui d’offrir le rôle-titre à Louis Gar­rel, qui trans­met au per­son­nage son flegme comique, et de l’autre, l’emploi d’incrustations numériques pour fig­ur­er les décors. L’amerrissage for­cé, spec­tac­u­laire, laisse ain­si place à une séquence cocasse où « Saint-Ex » se blot­tit con­tre une otarie pour se réchauf­fer – et ce au milieu de panora­mas célestes con­fi­nant à la féerie.

C’est de ce goût pour la fan­taisie que Saint-Ex tire son intérêt, en mâti­nant la recon­sti­tu­tion his­torique d’emprunts aux codes du film noir (clairs-obscurs, bureaux enfumés par la cig­a­rette, tripot under­ground peu­plé d’ombres chi­nois­es), voire au steam­punk lorsque les pilotes brico­lent leurs aéronefs. Ain­si d’une vignette aus­si incon­grue que réussie, qui joue d’un décalage pro­gres­sif avec la réal­ité : alors qu’un groupe de mécani­ciens s’affaire sur les appareils, le cli­quetis réguli­er de leurs out­ils se cou­ple aux tapes récon­for­t­antes de Guil­laumet sur les épaules de Saint-Ex pour con­stru­ire une mélodie trans­for­mant peu à peu le tar­mac de l’aéroport en scène musi­cale.

Vers le conte

Saint-Ex lui-même fait fig­ure de doux rêveur, tou­jours prêt à tir­er de son jour­nal grif­fon­né une solu­tion far­felue à des prob­lèmes prosaïques. Tel son héros, le film s’avère assez inven­tif, comme le mon­tre une scène où Saint-Ex sug­gère de bâtir des phares à flanc de mon­tagne en posant des bou­gies sur une carte de la région. Mais en dépit de ce type de trou­vailles, Saint-Ex n’exploite mal­heureuse­ment pas tou­jours son pen­chant pour l’émerveillement : la mise en scène d’Agüero se mon­tre sou­vent tim­o­rée, en dehors de quelques envolées – exem­plaire­ment, le vol final suiv­ant la tra­jec­toire d’un con­dor, où les courants d’air chauds for­ment des tour­bil­lons dorés au milieu des ciels de mon­tagne.

L’onirisme du film penche surtout vers l’imagerie du con­te. La démarche d’Agüero peut à cet endroit rap­pel­er, certes dans un genre tout autre, celle de David Cro­nen­berg adap­tant Le Fes­tin nu, dans sa manière de revis­iter la vie d’un auteur par l’entrelacement de faits biographiques et d’éléments tirés de ses œuvres. L’épisode authen­tique de la recherche de Guil­laumet adopte ain­si la struc­ture du Petit prince, com­posée d’une suc­ces­sion de ren­con­tres : le long de la Cordil­lère, Saint-Ex croise les inspi­ra­tions de ses futures créa­tions (une petite princesse flan­quée d’un renard et d’un ser­pent, un trou­peau de mou­tons, de nom­breux couch­ers de soleil, etc.). Ce choix se révèle cepen­dant à dou­ble tran­chant : la nar­ra­tion épisodique, vite redon­dante, entame à la longue l’allégresse car­ac­térisant les meilleures scènes – si bien que le film paraît, mal­gré un cer­tain allant, un poil empêché par son pro­gramme.