Pour éclair­er le pro­jet de 5ème Set, il faut com­mencer par rap­pel­er que son réal­isa­teur, Quentin Rey­naud, 38 ans, a été dans sa jeunesse un joueur de ten­nis de bon niveau. 5ème Set se présente donc plus ou moins comme le réc­it d’une expéri­ence vécue et il n’est pas absurde de penser que son per­son­nage prin­ci­pal, Thomas Edi­son, joueur de ten­nis en fin de car­rière rêvant d’un come-back au plus haut niveau, reflète les illu­sions per­dues de Rey­naud, qui réalise presque un film à charge con­tre le ten­nis.

Sa pre­mière qual­ité est d’ordre descrip­tif : on a rarement vu le par­cours d’un joueur de ten­nis traité au ciné­ma avec autant de pré­ci­sion. Celle-ci tient au fait que le scé­nario s’éloigne volon­taire­ment de toute la mytholo­gie qui car­ac­térise clas­sique­ment le film sur le sport. En s’ouvrant sur des plans d’imagerie médi­cale révélant l’état d’usure des genoux d’Edison, le film indique immé­di­ate­ment sa per­spec­tive nar­ra­tive : mon­tr­er com­ment le sport détru­it les ath­lètes, physique­ment autant que men­tale­ment. Très loin des arcs nar­rat­ifs atten­dus, 5ème Set est ain­si presque entière­ment dédié à la mélan­col­ie du sportif et explore un hors-champ auquel nous n’accédons qua­si­ment jamais lorsqu’il est ques­tion d’athlètes de haut niveau (sauf rétro­spec­tive­ment à tra­vers leurs mémoires) : les blessures, les épisodes dépres­sifs, la vam­piri­sa­tion par la famille (froide­ment incar­née par le per­son­nage de Kristin Scott Thomas, qui joue la mère d’Edison). La place qu’occupent au début du film les tours de qual­i­fi­ca­tion de Roland-Gar­ros situe d’emblée l’histoire dans un entre-deux : un monde d’avant la com­péti­tion offi­cielle, où le joueur doit se bat­tre pour s’offrir la pos­si­bil­ité de dis­put­er un pre­mier tour et sor­tir ain­si d’un cycle de défaites qui l’a relégué dans les pro­fondeurs du classe­ment ATP.

Lutz : champion de la lose

Le choix d’Alex Lutz, qui incar­ne Edi­son trois ans après sa per­for­mance dans Guy, s’avère dou­ble­ment payant. Tout d’abord parce qu’il est l’un des rares acteurs trans­formistes du ciné­ma français : on voit mal qui d’autre que lui aurait pu être crédi­ble dans ce rôle très physique, qu’il a pré­paré à l’américaine, par des entraîne­ments physiques inten­sifs et une atten­tion extrême aux gestes pro­fes­sion­nels (la façon de mar­quer du pied la terre battue avant de servir ou de s’éponger le vis­age avec une servi­ette). Mais surtout, Lutz apporte au film un spleen qu’il dis­til­lait déjà dans Guy, qui reste toute­fois plus ouverte­ment mélan­col­ique. Un trucage com­mun aux deux films con­siste à fab­ri­quer de fauss­es images d’archive (comme celles de la demi-finale qu’Edison a per­due dans sa jeunesse con­tre Alex Cor­ret­ja) pour créer l’illusion d’un biopic et faire appa­raître un par­cours de vie. Dans les deux films, le con­stat du per­son­nage prin­ci­pal est iden­tique : on ne peut pas être et avoir été. Cette évi­dence, Edi­son s’y con­fronte lors d’un match par­ti­c­ulière­ment intense – son pre­mier tour de Roland-Gar­ros – qui sert de cli­max au film. La mise en scène de la con­fronta­tion, filmée côté joueur, en fond de court, insiste sur la vio­lence des balles de ser­vice – sim­ple­ment chronométrées lorsqu’on voit un match à la télé, alors qu’on les perçoit ici comme de véri­ta­bles boulets. Tout sem­ble aller un peu trop vite pour Edi­son, qui fait pour­tant preuve d’une com­bat­iv­ité exem­plaire et arrive à invers­er le cours du match. L’intelligence du film con­siste à ne pas révéler son issue, à s’arrêter juste avant le dernier point : on pour­rait y voir une facil­ité nar­ra­tive, mais en réal­ité cette sus­pen­sion est à l’image d’un réc­it moins cen­tré sur la per­for­mance que sur le labeur – et plus soucieuse de racon­ter le déclin que la réus­site. Touché physique­ment, à bout de forces, Edi­son est revenu sur le court pour faire le lien entre deux moments de sa car­rière : le début et la fin, sa demi-finale per­due et ce match de pre­mier tour en forme de baroud d’honneur. Dans la car­rière de Lutz, 5ème Set forme aujourd’hui avec Guy un dip­tyque sur la lose et le retour impos­si­ble des has been : peu d’acteurs français ont mon­tré récem­ment autant de con­stance et de cohérence dans leurs choix.