C’est avec curiosité que l’on attendait le pas­sage der­rière la caméra d’un acteur à la car­rière aus­si intéres­sante que Vig­go Mortensen. John, dont il joue le rôle, accueille son père âgé, Willis, avec l’espoir de le faire quit­ter la ferme famil­iale où il vit seul et coupé du monde. Il se heurte cepen­dant à l’impossibilité de vivre avec lui et à ses refus con­stants d’accepter tout autre mode de vie que le sien. Mortensen, qui s’est inspiré pour le scé­nario d’éléments auto­bi­ographiques[1], déplie le réc­it de Falling (que l’on pour­rait traduire par En Chute libre) en dévoilant morceaux par morceaux les clés d’une fresque famil­iale améri­caine frag­men­tée en deux épo­ques.

Introspection(s)

La manière dont Mortensen jux­ta­pose le présent avec des frag­ments du passé est sans doute l’aspect le plus réus­si du film. Un rien est sujet à faire bas­culer Willis dans un sou­venir : sur­gis­sent, sans organ­i­sa­tion par­ti­c­ulière, des épisodes de l’enfance de John, les champs de blé sous l’écrasant soleil esti­val, une dis­pute entre Willis et sa femme, le cours de l’eau à la lisière de la forêt… Loin d’expliquer le com­porte­ment out­ré du vieux Willis, ces brefs sou­venirs sou­vent sen­soriels dis­ent tout l’enfermement nos­tal­gique dont il est pris­on­nier. Ils sont déclenchés par des mou­ve­ments, des regards, mais aus­si des sen­sa­tions ou des sons : un pichet d’eau évoque un tor­rent, le bruit des vagues celui du bruisse­ment du vent sur les plaines, etc. C’est une belle idée que de con­stru­ire le por­trait du rus­tre Willis vieil­lis­sant à tra­vers son rap­port ances­tral à la nature et à la vie en plein air ; lors d’une des pre­mières analepses, sa femme lui dit, allongée à ses côtés dans le noir : « You’re my wild man ». Comme si ces frag­ments de vie per­me­t­taient, dans toute leur hétérogénéité, de saisir une par­tie de la com­plex­ité du per­son­nage, dont l’image sem­ble mise en abyme lorsqu’il regarde un vieux west­ern en noir et blanc, sur le petit poste de télévi­sion de sa cui­sine.

Cette nar­ra­tion par­al­lèle, qui se déroule sur deux épo­ques, traduit la con­fu­sion du sénile Willis. Elle fait sens quand, soudain, les tem­po­ral­ités s’entremêlent à ses yeux, dans ce plan où le John du présent s’adresse à Willis, devant le papi­er peint de la ferme famil­iale du passé. Le film mon­tre toute l’ambiguïté des sou­venirs et com­bi­en les incom­préhen­sions et dis­putes d’autrefois sont tou­jours d’actualité : les flash­backs mon­trent Willis, con­ser­va­teur, en décalage per­ma­nent avec son époque, reje­tant toute évo­lu­tion sociale. En out­re, les sou­venirs sont aus­si con­vo­qués par John, qui sem­ble ques­tion­ner sa rela­tion de tou­jours avec ce père qui a du mal à aimer et qui sem­ble si dif­fi­cile à aimer. Curieuse­ment, la seule per­son­ne pour qui le vieux Willis témoigne de l’af­fec­tion est la fille adop­tive de John. Bien qu’elle n’ait aucun lien de sang avec lui, il est sig­ni­fi­catif qu’elle soit finale­ment le seul per­son­nage avec lequel il n’en­tre pas en con­flit, se faisant même récep­trice de son héritage lorsqu’il lui offre sa mon­tre après lui avoir appris à écouter ses deux cœurs.

Le film s’articule ain­si autour de rup­tures : celle de deux temps qui ne s’accordent pas, celle des cou­ples for­més par Willis et les deux femmes qui se con­fondent dans son esprit, et surtout la rup­ture du fos­sé cul­turel et généra­tionnel le séparant de sa famille. Toute la ten­dresse du film réside en l’attachement sen­ti­men­tal de cette famille envers ce per­son­nage antipathique, qu’elle accueille avec une infinie patience.

Ligne de crête

Ces dis­posi­tifs d’opposition mon­trent cepen­dant rapi­de­ment leurs lim­ites : en car­i­cat­u­rant ses per­son­nages, cher­chant par­fois à les oppos­er à tout prix, Mortensen dessert son but ini­tial de filmer la nais­sance d’une réelle empathie pour l’autre. Si bien qu’arrive un point du réc­it où l’étalement des élé­ments sup­posés irrit­er le vieil homme devient trop arti­fi­ciel, comme si le film cochait des cas­es en cher­chant à insuf­fler à sa poignée de per­son­nages toute la diver­sité d’une société incom­prise par Willis. Le film finit par se per­dre quelque peu dans une accu­mu­la­tion de sujets de désac­cord : un groupe de femmes voilées croisé à l’aéroport, le cou­ple homo­sex­uel for­mé par son fils et son époux d’origine asi­a­tique, l’adoption de leur fille, la ques­tion du vote entre can­di­dats démoc­rates et répub­li­cains, les pierc­ings et les cheveux col­orés des petits-enfants, l’appréhension de l’art con­tem­po­rain, etc.

Ce manque de relief du scé­nario va aus­si, dans une cer­taine mesure, de pair avec une mise en scène académique à la ten­dance esthéti­sante, noyés dans quelques motifs récur­rents : lens flares, caméra portée lourde de sens lors des échanges vir­u­lents, sym­bol­isme des couleurs poussé à son parox­ysme (ambiance som­bre pour le morne passé, soleil radieux de fin d’après-midi pour les sou­venirs émer­veil­lés…), etc. Ces dis­posi­tifs filmiques par­fois lourds et injus­ti­fiés par­ticipent d’une cer­taine dés­in­car­na­tion de l’ensem­ble.

Réconciliation(s)

Le film trou­ve toute­fois une vraie force dans sa dernière par­tie qui mon­tre le rap­proche­ment du père et du fils dans une frag­ile com­préhen­sion mutuelle, après une vio­lente dis­pute atten­due. Le passé cesse finale­ment d’être omniprésent dans cette scène où John se fait couler un bain dans la ferme de son enfance. L’eau goutte dans la cui­sine située en dessous, lui rap­pelant brusque­ment les prob­lèmes d’étanchéité de la vieille salle de bain. Il court couper l’eau en jurant et se deman­dant, com­ment, après toutes ces années, il a pu com­met­tre une telle erreur. « Après toutes ces années » qui sont le temps d’un instant, et pour la pre­mière fois du réc­it, oubliées. La baig­noire qui débor­de est peut-être l’allégorie de l’état men­tal de John, qui s’est con­tenu face au déchaîne­ment d’insultes de son père, et n’a finale­ment plus trou­vé d’autre alter­na­tive que de lui cracher ses torts au vis­age. Il n’est pas anodin que cette scène se déroule dans le lieu qui accueille la majeure par­tie des sou­venirs et se fait point de ren­con­tre final du réc­it – et point de réconciliation(s). Une réc­on­cil­i­a­tion ambiguë qui dit toute la com­plex­ité de leur rela­tion, pro­longée par le mys­térieux dernier plan de John, pilotant un avion comme apaisé, ayant pris une cer­taine hau­teur par rap­port à ces années de con­flits, quand bien même la clé de son attache­ment à son père ne sera jamais com­prise.

Notes

Notes
↑1 À l’occasion d’un entre­tien mené par le jour­nal­iste québé­cois Marc-André Lussier, pub­lié sur lapresse.ca, Vig­go Mortensen a déclaré : « J’ai voulu racon­ter cette his­toire parce qu’il m’importait d’évoquer un peu ce que j’ai appris de mes par­ents, surtout de ma mère, et aus­si d’exprimer ce que je ressens pour eux ».