Quelques semaines après la sor­tie d’Eure­ka, où Vig­go Mortensen cam­pait un pis­tolero dans un west­ern en noir et blanc, l’acteur retrou­ve déjà les ter­ri­toires sauvages d’une Amérique en pleine con­quête. Au 4/3 étroit du film de Lisan­dro Alon­so se sub­stitue ici un ciné­mas­cope exac­er­bé par l’utilisation récur­rente de cour­tes focales embras­sant l’immensité des décors naturels. La mul­ti­pli­ca­tion de ces plans larges dit quelque chose de la fas­ci­na­tion qu’entretient le film pour les réserves naturelles de l’Ontario, au Cana­da, et du Duran­go, au Mex­ique, gorgées de tout un imag­i­naire du ciné­ma clas­sique améri­cain. S’il s’inscrit dans cet héritage, Jusqu’au bout… n’en ménage pas moins une cer­taine sin­gu­lar­ité, à com­mencer par l’histoire d’amour qu’il met en scène entre Hol­ger Olsen, un immi­gré danois (Vig­go Mortensen, donc), et Vivi­enne Le Coudy (Vicky Krieps), une Cana­di­enne émi­grée à San Fran­cis­co. À peine se sont-ils instal­lés au fin fond du Neva­da, en périphérie d’une ville admin­istrée par un maire véreux, que l’homme s’engage dans la guerre de Séces­sion. En faisant par­tir rapi­de­ment son per­son­nage, Mortensen fait de sa parte­naire de jeu le véri­ta­ble cen­tre névral­gique du film. Il s’intéresse ain­si à son quo­ti­di­en de résis­tance, seule dans une société d’hommes, à rebours de toute ambi­tion spec­tac­u­laire, opposant d’une cer­taine manière la vio­lence lais­sée hors-champ (la guerre qu’est par­ti com­bat­tre son mari) avec celle du har­cèle­ment que lui fait subir un homme qui la désire.

L’autre orig­i­nal­ité du réc­it tient à sa con­struc­tion com­posée de flash­backs entremêlés, dont le point de départ est la mort de Vivi­enne, mon­trée dès l’ouverture du film. Leur imbri­ca­tion, qui n’obéit pas à une chronolo­gie pré­cise (les scènes peu­vent aus­si bien être éloignées d’une nuit que de plusieurs années) par­ticipe à dilater le temps ; le film finit par pren­dre la forme d’un pêle-mêle de frag­ments qu’il appar­tient au spec­ta­teur de coller les uns aux autres. Out­re cette Amérique encore sauvage, le véri­ta­ble monde au bout duquel s’achemine le film est ain­si un espace men­tal et mémoriel. Les sou­venirs com­posant le réc­it n’échappent cepen­dant jamais à la nos­tal­gie du funeste plan inau­gur­al dans lequel Vivi­enne, après avoir expiré, laisse couler une larme de ses yeux éteints. Dans quel recoin de vie morcelée cette larme trou­ve-t-elle sa source ? La réponse réside peut-être dans l’incernable immen­sité de l’Ouest, où les vies ordi­naires devi­en­nent légen­des.