Remar­qué à Toron­to et à Venise, adoubé par le mae­stro palmé Pao­lo Taviani, Sole de Car­lo Sironi s’impose comme un pre­mier film plus intri­g­ant que réelle­ment con­va­in­cant, son intérêt prin­ci­pal revenant à traiter de biais son pesant sujet – soit la ren­con­tre entre Erman­no, un petit voleur sans enver­gure et Lena, une immi­grée polon­aise enceinte d’un bébé qu’elle s’ap­prête à ven­dre à un truand local. En lieu et place de l’at­ten­du miroir ten­du à la jeunesse transalpine, Sironi emprunte un appré­cia­ble chemin de tra­verse et trou­ve dans la « thèse » de son réc­it (la soli­tude des êtres à l’heure de la marchan­di­s­a­tion des corps) la matière d’un drame mod­este, dont l’a­vancée repose unique­ment sur l’é­clo­sion des sen­ti­ments de ses per­son­nages. De salles d’ar­cade silen­cieuses en bord de mer sans fin, le cadre géo­graphique du quarti­er de Nenut­to met son min­i­mal­isme au prof­it de l’ab­strac­tion des don­nées spa­tio-tem­porelles, l’at­ten­tion du spec­ta­teur se déplaçant vers les com­po­si­tions plas­tiques qui parsè­ment chaque plan et que tra­versent les vis­ages douloureux des inter­prètes prin­ci­paux.

Si la froideur des décors, le soin étouf­fant apporté aux cadrages symétriques et la rareté du dia­logue lais­sent crain­dre longtemps une ver­sion revue et cor­rigée des fables anto­nion­i­ennes sur l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité, l’amour qu’Ermanno et Lena se por­tent, et qui leur per­met de tran­scen­der leur con­di­tion sociale sor­dide, fait plutôt de Sole un petit mélo­drame pudique (son réal­isa­teur citant d’ailleurs les films de Mikio Naruse comme une référence cap­i­tale). La tra­jec­toire des per­son­nages a en effet ceci d’in­téres­sant qu’elle repose sur une con­tra­dic­tion directe­ment prise en charge par la mise en scène : unis par une mis­sion com­mune (s’as­sur­er que la nais­sance du bébé se déroule sans encom­bre), tout sépare les deux héros, à com­mencer par les lignes ver­ti­cales et hor­i­zon­tales qui seg­mentent leur apparte­ment en autant de cas­es où ils se tien­nent reclus ; quant à leur rap­proche­ment, il s’ef­fectue au moment où une autre sépa­ra­tion appa­raît inéluctable, celle du nour­ris­son d’avec sa mère biologique. On peut toute­fois regret­ter que le film donne plus de place à son élé­gance glacée qu’au spec­ta­cle des sen­ti­ments con­trar­iés de ses pro­tag­o­nistes (dont la révéla­tion est reléguée au dernier quart du film) et s’en­com­bre de séquences plus académiques – à com­mencer par une scène de danse où Sironi échoue à faire sen­tir la nais­sance du désir dans le regard d’Er­man­no. Reste qu’à défaut de sus­citer un véri­ta­ble ent­hou­si­asme, le résul­tat est au moins suff­isam­ment sin­guli­er pour don­ner envie de s’in­téress­er de plus près aux prochains travaux de son réal­isa­teur.