À quoi tient l’échec de cette nou­velle adap­ta­tion du Transperceneige ? Tout d’abord à sa struc­ture, point cap­i­tal dans l’é­conomie nar­ra­tive d’une série. Alors que Bong Joon-ho livrait un film en ligne droite, où revenir en arrière sem­blait impos­si­ble, la série emprunte un chemin tout à fait dif­férent en adop­tant la forme d’un réc­it choral. Plusieurs per­son­nages se ren­voient la balle de l’avant à l’arrière du train et dif­férents événe­ments, d’importance toute rel­a­tive, con­stituent un déroutant fil rouge où se mélan­gent révoltes des opprimés à l’ar­rière et romances à l’eau de rose en pre­mière classe. Ten­ant autant du réc­it polici­er (un pas­sager en queue de train, jadis enquê­teur, est enrôlé pour inves­tiguer à l’avant de l’engin) que du mélo­drame (avec rela­tions impos­si­bles et sen­ti­men­tal­ité exac­er­bée), ce Snow­piercer fait de la lutte des class­es la toile de fond d’un soap opera qui ambi­tionne de déploy­er, dans le creux de divers­es péripéties amoureuses, une fable poli­tique. Cette diver­sité se révèle n’être mal­heureuse­ment qu’une astuce d’écriture per­me­t­tant de dilater autant que pos­si­ble un réc­it dont la mince colonne vertébrale est agré­men­tée d’une mul­ti­tude de sous-intrigues. L’enquête poli­cière, vite oubliée, appa­raît à ce titre comme un sim­ple pré­texte afin d’in­tro­duire une foule de pro­tag­o­nistes qui, jusqu’au plus sec­ondaire, auront droit à leur moment de bravoure ou d’intimité – la série ne ces­sant ain­si de vouloir gag­n­er du temps et de retarder l’échéance d’une révo­lu­tion. Typ­ique des séries feuil­leton­nantes, ce genre de réc­it choral ne saurait être préju­di­cia­ble sur le papi­er, si seule­ment le con­cept même du « Snow­piercer » ne con­sis­tait pas à con­fin­er des corps au sein d’un espace uni­di­rec­tion­nel. Bien qu’elle fasse de la taille de son train un véri­ta­ble gim­mick (la men­tion de ses 1001 wag­ons lançant le générique au début de chaque épisode), la série s’émancipe très vite de cette con­trainte spa­tiale pour se résoudre à cat­a­pul­ter ses fig­ures d’un bout à l’autre du véhicule[1].

Raccrocher les wagons

C’est là le deux­ième échec de la série, qui ne parvient jamais à faire du train le ciment d’une mise en scène et d’un découpage spé­ci­fiques. Au con­traire, Snow­piercer prend plutôt la forme d’un show télévisé clas­sique, avec un recours abusif aux scènes de dia­logues et aux gros plans en longue focale. La rela­tion étroite entre la fig­ure du train et l’art des images en mou­ve­ment[2] offrait pour­tant de nom­breuses pos­si­bil­ités de mise en scène et de rac­cords, comme dans ce plan très bref à la fin de la série, où la caméra passe d’une fenêtre à une autre depuis l’extérieur, asso­ciant le défile­ment du train et des wag­ons à celui des images. Ce très court pas­sage fait ici office d’exception, tant les réal­isa­teurs de cette pre­mière sai­son sem­blent s’être mis d’accord pour don­ner à la série une forme atone et insignifi­ante. Dans l’avant-dernier épisode, le frac­tion­nement du train lais­sait par exem­ple espér­er un choix de mon­tage fort, à savoir laiss­er hors champ tout ce qui se serait déroulé dans la por­tion aban­don­née. Dans les faits il n’en est rien, le recours au mon­tage alterné venant rel­a­tivis­er ladite scis­sion en offrant une dernière scène d’absolution aux sur­vivants isolés. C’est qu’il faut peut-être envis­ager ce choix autrement : dans cette par­tie du train se trou­ve un cou­ple de très rich­es pas­sagers au com­porte­ment jusqu’à présent exécrable. Cette dernière scène de rédemp­tion les mon­tre sous un nou­veau jour, celui d’un cou­ple aimant et pro­tecteur, désem­paré à l’idée d’être séparés de leur fille. Inof­fen­sive, la série ne peut s’empêcher de graci­er les puis­sants, de par­don­ner aux rich­es tous leurs tra­vers.

Il faut dire que la primeur accordée aux dia­logues tout au long de ces dix épisodes finit, à l’échelle du réc­it, par priv­ilégi­er l’avant de la machine, lux­ueux et aéré, offrant plus d’intimité, de temps et d’espace aux per­son­nages pour s’exprimer, au détri­ment de la queue, dans laque­lle l’entassement des corps rend le moin­dre dia­logue en tête-à-tête plus dif­fi­cile à met­tre en place. C’est le troisième revers de ce Snow­piercer, et non des moin­dres : dans ses choix scé­nar­is­tiques et dans l’importance don­née à cer­tains pans du train plutôt qu’à d’autres, la série ne parvient jamais à être à la hau­teur de ses enjeux. Out­re le priv­ilège accordé à la tête du train plutôt qu’aux tailies, dont le sort ne sem­ble en fait pas vrai­ment intéress­er la série (davan­tage attirée par les rela­tions qu’entretiennent entre eux les dom­i­nants), cette dernière rate aus­si le coche d’une lutte inter­sec­tion­nelle, man­quant d’ajouter une don­née impor­tante au film et à la BD à l’heure où la lutte des class­es ne pour­rait être envis­agée sans pren­dre en compte des mou­ve­ments antiracistes, fémin­istes et LGBT. C’est un angle mort de la série, qui préfère inclure les minorités sans jamais faire de leur ori­en­ta­tion sex­uelle, de leur genre ou de leur couleur de peau une ques­tion. On s’é­tonne de ne pas trou­ver ici une actu­al­i­sa­tion de la lutte, alors même que l’organisation du train sus­cite le sou­venir d’événe­ments his­toriques (la Shoah, les cham­bres à gaz mais aus­si les abat­toirs ou le sort des migrants) qui auraient pu lui don­ner plus d’envergure. En témoigne le dernier épisode, post-révo­lu­tion, qui ne sait que faire de sa révolte et en vient à la con­clu­sion, molle voire anachronique, que les iné­gal­ités de classe ne pour­raient être per­pé­tuées au sein d’un sys­tème démoc­ra­tique (!). Face à un tel ratage, qui souf­fre de la com­para­i­son avec le film de Bong Joon-ho, il est aus­si facile que frus­trant d’imaginer ce que la série aurait pu être si elle avait béné­fi­cié d’un min­i­mum d’inspiration et de bonne volon­té.

Notes

Notes
↑1 Con­sciente de ce prob­lème, la série intro­duira dès le début un élé­ment absent du film et de la BD : une sorte de métro, situé sous les wag­ons, qui per­met de pass­er d’un bout à l’autre du train. Jamais tra­ver­sé ni vrai­ment mon­tré à l’écran, ce sub­train n’est mal­heureuse­ment qu’un sub­terfuge sup­plé­men­taire visant à jus­ti­fi­er la télé­por­ta­tion des per­son­nages.
↑2 On pense évidem­ment à L’ar­rivé d’un train en gare de la Cio­tat, mais aus­si à La Roue, Le Mécano de la Général, L’homme à la caméra ou encore, plus récem­ment, au Livre d’im­age ou à Gem­i­ni Man. Voir égale­ment : BELLOUR Ray­mond, Le corps du ciné­ma : Hyp­noses, émo­tions, ani­mal­ités, POL Edi­teur, 2009, p. 77 : « Si l’entité « train et ciné­ma » est dev­enue un objet d’évaluation his­torique et styl­is­tique, c’est à pro­por­tion d’une équiv­a­lence de machines, des effets d’induction et par là d’hypnose que l’une et l’autre sus­ci­tent, selon un enlace­ment sub­til de motifs ten­ant à la nature mécanique et formelle de deux dis­posi­tifs. »