Comme les films noirs dont il est inspiré, La Haine racon­te l’histoire d’une chute causée par la pour­suite d’un fan­tasme. Les trois per­son­nages prin­ci­paux du film ne sont pas ani­més par un désir char­nel ou attirés par l’appât du gain, ils fan­tas­ment seule­ment l’idée de repren­dre pos­ses­sion de leur image. Quand ils ne sont pas can­ton­nés au sim­ple statut de spec­ta­teurs de pro­grammes de télévi­sion ou de pub­lic­ités, Saïd (Saïd Tagh­maoui), Hubert (Hubert Koundé) et Vinz (Vin­cent Cas­sel) restent pris­on­niers de rôles cousus de fil blanc : celui de la petite frappe, du deal­er ou encore de la vic­time de vio­lence poli­cière, soit autant de vari­a­tions des clichés typ­iques du « malaise des ban­lieues ». Dans un con­texte d’émeutes provo­quées par une bavure dans leur quarti­er, Hubert et Vinz s’affrontent sur les moyens de redéfinir leur rôle dans la société sous le regard de Saïd, leur ami, per­son­nage par lequel nous entrons dans le film.

De l’autre côté du miroir

Il est impor­tant de relever que ce témoin pro­pose un regard ami­cal sur les deux autres pro­tag­o­nistes. En 1994, un tel choix de point de vue sur des per­son­nages “issus des  ban­lieues” est encore rare. Nous nous plaçons ici à hau­teur d’homme, Saïd nous offrant un rap­port priv­ilégié pour ren­con­tr­er ses deux com­pères. Vinz est le pre­mier à être présen­té, par l’entremise d’une scène de rêve (choix qui remet en ques­tion le statut de cer­taines images qui l’accompagneront par la suite). Dans un plan resté dans les mémoires, c’est lui qui prononce la célèbre réplique de Robert De Niro issue de Taxi Dri­ver : « C’est à moi qu’tu par­les ? » Le miroir s’apparente ici à un écran face auquel il reste seul, spec­ta­teur de lui-même. Vinz n’est en fait jamais sor­ti du rêve : le poster der­rière lui qui encadre sa tête place son imag­i­naire en dehors de sa réal­ité immé­di­ate. En cela, il est le per­son­nage le plus enfan­tin du trio, son caboti­nage s’apparentant le plus sou­vent à une sim­ple pos­ture. Un peu plus tard, devant la télévi­sion qui dif­fuse les images des émeutes aux­quelles il aurait par­ticipé, il rage de ne pas avoir été filmé. C’est que Vinz veut devenir un per­son­nage de télé, preuve suprême d’une exis­tence sociale à l’apogée de l’ère de la petite lucarne. Quand il trou­ve un pis­to­let per­du par un polici­er dans la cité, il y dis­cerne la pos­si­bil­ité de se retrou­ver au cœur d’une grande scène trag­ique : celle d’un meurtre par vengeance, sorte de sac­ri­fice pour « rétablir la bal­ance » et s’extraire de l’éternel rôle de vic­time.

Hubert fait office quant à lui d’adulte au sein du trio. Il voit d’un mau­vais œil les pro­jets de Vinz et tente de le dis­suad­er de com­met­tre l’irréparable. Per­suadé que la haine attise la haine, il cherche à s’en sor­tir par le haut afin de quit­ter cet enfer et se réin­ven­ter ailleurs. Il est, d’une cer­taine manière, représen­tatif d’une forme de réus­site légitimée par les dis­cours des gou­verne­ments suc­ces­sifs, de celles qui prou­vent que le tra­vail paie et ouvre les portes d’un monde meilleur pour les plus méri­tants. Hubert est un per­son­nage ras­sur­ant et pro­fondé­ment sym­pa­thique, qui parvient de justesse à éviter que Vinz ne se serve de son arme en le con­frontant à l’impasse où le mène son pro­jet. Mais cette idée d’élé­va­tion par la ver­tu se révèle être elle aus­si un fan­tasme, quand une nou­velle bavure est com­mise sous ses yeux. C’est alors Hubert qui pointe le pis­to­let vers les forces de l’ordre, menant à son terme le pro­jet de Vinz. Cette fin, par­fois décriée comme une touche finale de noirceur gra­tu­ite, per­met à La Haine de ne pas se lim­iter à une sim­ple leçon de morale. Si le des­tin des per­son­nages se retrou­ve totale­ment bous­culé dans le dénoue­ment, c’est qu’il était plus dif­fi­cile que prévu de s’en écarter : aus­si méri­tant que puisse être un « jeune de ban­lieue », il reste plus exposé aux vio­lences poli­cières, c’est ain­si. C’est en cela que con­siste toute l’im­por­tance de la Haine : le film part de la sit­u­a­tion par­ti­c­ulière de ses per­son­nages pour pro­pos­er un regard human­iste à plus grande échelle, rap­pelant au pas­sage que l’ef­fon­drement d’une société n’est en rien causée par la pré­ten­due déchéance morale de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale.

« Et qui nous protège de vous ? »

Kasso­vitz l’assume, ne serait-ce que par des cita­tions explicites : La Haine est pro­fondé­ment imprégnée des films néo-noirs de la fin des années 1970 qui implan­taient des struc­tures de film de genre dans des décors réels. Nour­ris­sant son deux­ième long-métrage de déam­bu­la­tions dans des rues filmées comme des labyrinthes, Kasso­vitz fait le choix de cadres très com­posés. Les pub­lic­ités, les tags, les images télévi­suelles ou encore les formes des bâti­ments attirent le regard, dessi­nant un monde envahi d’injonctions. Cette approche styl­isée con­traste avec une démarche qui se voudrait « prise sur le vif », par­fois presque doc­u­men­taire, mais elle se jus­ti­fie par le choix du point de vue. La caméra arpente les dif­férents quartiers de l’agglomération parisi­enne par le biais du regard des trois per­son­nages. Or, ceux-ci en sont réduits à réa­gir à ces injonc­tions, seules pris­es qu’ils ont sur une ville qui les rejette. Vinz voudrait imiter des per­son­nages des films, Hubert porte un regard poli­tique sur les men­songes pub­lic­i­taires, tan­dis que Saïd se les réap­pro­prie au moyen de sa bombe de pein­ture. Paris met en scène leur exclu­sion, main­tenant der­rière ses murs ce qui leur est inter­dit : comme le dit Saïd, ils sont enfer­més dehors (du périphérique comme des immeubles).

Lorsque le trio parvient à entr­er quelque part, un piège se referme sur eux. Sur ce point, aucune scène n’égale celle du com­mis­sari­at parisien : dans la ter­ri­ble séquence de la garde à vue, le point de vue change et adopte pour la pre­mière fois celui d’un polici­er. La vio­lence observée n’est en effet plus celle des trois pro­tag­o­nistes, il s’agit de celle des forces de l’ordre. Nous sommes aux côtés d’un jeune polici­er assis en retrait, placé en spec­ta­teur des exac­tions de ses col­lègues. Sur­git alors un autre imag­i­naire : celui du racisme, de la vio­lence accept­able, de la puis­sance par l’humiliation. Appa­raît même un fan­tasme, là-aus­si : celui d’une vio­lence jugée légitime, proférée impuné­ment grâce à son invis­i­bil­ité. Dés­ap­pro­ba­teur mais impas­si­ble, le polici­er silen­cieux donne à ressen­tir la honte de ne pas réa­gir en ne dis­ant rien, en bais­sant les yeux. Il ne faut pas laiss­er de trace, voilà le secret du méti­er, explique son col­lègue. Cette vio­lence qui cherche à s’effacer se retrou­ve juste­ment être, vingt-cinq ans plus tard, le thème cen­tral des Mis­érables de Ladj Ly, film dans lequel trois policiers ten­tent de met­tre la main sur des images filmées d’une bavure. Mis­es côte à côte, les deux œuvres déploient une éton­nante symétrie en ce qui con­cerne les enjeux liés aux images de vio­lence. Le con­stat reste le même : la néga­tion des vio­lences poli­cières attise les flammes plutôt qu’elle ne les éteint. C’est pourquoi l’image d’ouverture du film de Math­ieu Kasso­vitz frappe peut-être plus encore qu’à l’époque de sa sor­tie. Cette affiche mon­trant une Terre frap­pée par un cock­tail Molo­tov relie en effet la sit­u­a­tion sociale en ban­lieue parisi­enne à une réflex­ion plus ample sur la prop­a­ga­tion de la haine. Le fan­tasme à l’origine de la chute d’une société n’est en effet pas celui de ban­lieusards que cer­tains veu­lent voir comme « ensauvagés », il s’agit plutôt de cette croy­ance mon­di­al­isée selon laque­lle les coups de matraques sont plus excus­ables que la colère sociale.