Sur­mon­tant maints prob­lèmes financiers, tech­niques, humains et artis­tiques, Math­ieu Kasso­vitz est tout de même par­venu à finir son film, le plus ou moins atten­du Baby­lon A.D., adap­ta­tion de Baby­lon Babies de Mau­rice G. Dan­tec. Mais de l’histoire dense et thé­ma­tique­ment riche du roman d’origine, seule la trame a survécu aux assauts que subis­sent générale­ment les copro­duc­tions et qui les ren­dent si con­v­enues. Et Baby­lon A.D. ne fait pas excep­tion.

La mon­tagne a donc accouché d’une souris. La mon­tagne: la lutte qu’aura menée Kasso­vitz pour pro­duire son film, sa dis­corde avec Vin­cent Cas­sel à qui il a préféré une star inter­na­tionale (Vin Diesel) pour incar­n­er le héros, l’adaptation du roman culte du con­tro­ver­sé Dan­tec, le gon­fle­ment du bud­get, les caprices de la star, les dif­fi­cultés du tour­nage, l’ambition de faire un film de genre français en dépit des cap­i­taux améri­cains, etc… La souris: un banal film de S.F. de plus. Tout ça pour ça. Car Baby­lon A.D. oscille entre Le Cinquième Élé­ment et Les Fils de l’Homme, mais n’apporte qu’un mod­este cail­lou à l’édifice des réc­its d’anticipation ciné­matographiques. Une fois de plus un héros bour­ru, qui traîne son amer­tume en fai­sait pro­fil bas dans la marge de la société, se voit con­fi­er une mis­sion d’apparence banale mais dont en réal­ité pour­rait bien dépen­dre le sort du monde. Une fois de plus, l’espoir de l’humanité repose en la per­son­ne d’une jeune pucelle angélique et préservée du monde, donc inno­cente, mais pas dupe pour autant. Et une fois de plus tout cela se ter­min­era en demi-teinte jusqu’au prochain film du même genre.

Pourquoi utilis­er le roman de Dan­tec pour le réduire à une his­toire déjà vue et rabâchée? Et pourquoi ten­ter de s’ériger un statut de super-auteur indépen­dant si c’est pour filmer effi­cace­ment mais sans pas­sion? Car con­cer­nant Kasso­vitz, un malaise sub­siste. Trop vite décrit comme un jeune prodi­ge, les cri­tiques et le pub­lic lui ont lais­sé se bâtir une répu­ta­tion quelque peu usurpée sans qu’il ait eu vrai­ment à les con­va­in­cre. Il aura suf­fi d’un seul film (La Haine) dans l’air du temps – soit légère­ment en avance – pour qu’il soit qual­i­fié une bonne fois pour toutes de vision­naire. Or, à le voir traiter un genre par déf­i­ni­tion vision­naire et un sujet éminem­ment poli­tique dans un film qui, au con­traire, sem­ble en retard et lavé de tout thème sen­si­ble, on se dit qu’il y a un prob­lème quelque part. On s’est peut-être embal­lé.

Pour­tant, s’il devait y avoir un film de sa fil­mo­gra­phie qui appelle à l’indulgence, ça serait bien Baby­lon A.D. qui n’est pas mau­vais, mais seule­ment anodin. Débar­rassé du dis­cours dou­teux et pam­phlé­taire qui rendait Assassin(s) odieux, déchargé de mal­adresse fran­co-française qui alour­dis­sait Les Riv­ières pour­pres, allégé du cahi­er des charges hol­ly­woo­d­i­en qui for­matait Gothika, Baby­lon A.D. per­met de percevoir le réal­isa­teur Kasso­vitz tel qu’il est: habile dans l’exposition de son univers, hon­nête dans l’attachement à ses per­son­nages, mau­vais dans le traite­ment de l’action, creux dans ses ambi­tions artis­tiques et nul dans son dis­cours. En réal­ité, la direc­tion que prend le (plus si) jeune cinéaste au fil de son œuvre se traduit par l’effacement d’une quel­conque per­son­nal­ité, la diminu­tion du moin­dre pro­pos, l’estompage de son désir de filmer. On aurait presque l’impression qu’il se soumet à l’impitoyable (mais juste) com­para­i­son de Godard qui affir­mait que ses films n’étaient pas filmés par lui mais par une caméra Sony. Devenir une caméra Sony? Enreg­istr­er indif­férem­ment mais avec les dernières inno­va­tions tech­nologiques ce qui nous passe sous le nez? Étrange et mor­bide con­cep­tion du ciné­ma. Et pour­tant c’est ce à quoi sem­blent aspir­er beau­coup de jeunes cinéastes français, avec leur fas­ci­na­tion naïve pour le toc visuel, les effets du mon­tage numérique et tout ce qui pour­rait taper l’œil.

Que reste-t-il alors? Vin Diesel (avec qui Kasso­vitz eut de gross­es «diver­gences artis­tiques»), qui trim­bale son bagout non­cha­lant, son pro­fes­sion­nal­isme très améri­cain et son charisme mag­né­tique tout le long de cette coprod’ pas si dif­férente des films qu’il fait habituelle­ment. Le ciné­ma de genre français sauvé in extrem­is par le star-sys­tem hol­ly­woo­d­i­en? On a con­nu spec­ta­cle moins triste.