C’est au son d’un charge­ment de revolver, effec­tué d’une main assurée, que s’ouvre Abou Leïla d’Amin Sidi-Boumédiène. L’homme qui tient l’arme sort de sa voiture et en abat un autre qui vient de sor­tir de chez lui. Une patrouille de police débar­que et ouvre le feu. Algérie, 1994, en pleine « décen­nie noire », loin de la ville, une autre voiture fonce à tra­vers le Sahara. À bord siège Lot­fi, flic d’Alger, sous les feux de la lutte con­tre le ter­ror­isme qui sévit dans sa ville, et S, ami fan­toma­tique, malade et à la pour­suite obses­sion­nelle d’un mys­térieux homme de son passé : Abou Leïla. Une infor­ma­tion dou­teuse les pousse vers le sud où il serait par­ti. Si Lot­fi n’y croit pas, la fuite de l’asile où était enfer­mé S, et d’Alger, « asile à ciel ouvert », était urgente. Ils ont quit­té ensem­ble la furie urbaine pour se réfugi­er dans le désert où la folie n’aura bien­tôt plus de lim­ite. Parce que S est devenu fou et que Lot­fi est prêt à suiv­re dans ses délires celui qu’il aime comme un frère pour l’aider à échap­per à la fureur. Pour­tant, les crises de S s’enchaînent et pren­nent de l’ampleur. Elles se mêlent au film dont les images devi­en­nent de véri­ta­bles mirages. Les hal­lu­ci­na­tions de S se super­posent au réel et finis­sent par le dis­soudre : des hommes devi­en­nent des bêtes sauvages, d’autres ren­dent vis­ite à S, d’autres encore dis­parais­sent. Les illu­sions per­turbent la nar­ra­tion déjà impré­cise, con­stru­ite sur des pistes con­stam­ment brouil­lées. Tout se retourne : le jour peut être la nuit, les traque­urs sem­blent traqués et les rêves se pro­duisent dans la réal­ité. Le réc­it est trou­blant, trou­blé : la séquence d’ouverture révélera son impor­tance tar­di­ve­ment, tan­dis que le nom de S restera secret. Le film nous laisse aux pris­es avec le doute, dans l’inquiétante beauté du désert et les tem­pêtes intérieures que tra­versent les deux per­son­nages con­fron­tés à leurs dou­bles noc­turnes ou ani­maux. Ils véri­fient ain­si un mythe évo­qué : au cœur du désert, les âmes se trans­for­ment. La vio­lence armée et urbaine qui les hante sem­ble devenir une vio­lence bes­tiale. C’est face à cette sauvagerie incon­trôlable, la leur ou celle de réels pré­da­teurs, que les rap­ports instau­rés peu­vent se ren­vers­er : dans l’immensité du désert, les âmes et leurs lois ne sont plus qu’animales.

Asile à ciel ouvert

Sur les routes, dans les cafés, sur le sable, la caméra est vagabonde ; elle tournoie autour des corps, nour­ris­sant une atmo­sphère pesante pleine de sus­pi­cions. Alger résonne en ville mau­dite et en ter­rain de guerre invis­i­ble aux yeux des habi­tants du sud et du spec­ta­teur ; seuls les échos se propa­gent et escor­tent l’esprit trau­ma­tisé de S. Les deux voyageurs en fuite sont aux pris­es avec le doute et les angoiss­es para­noïaques de cha­cun. « Là-bas », ils sont tous devenus fous et les sen­si­bles, tels que S, ceux qui sont inca­pables de charg­er une arme, sont dévorés, vic­times d’un mal-être qui empêche la ten­dresse de sur­vivre. C’est peut-être pour­tant ce que le film révèle aux con­fins de son atmo­sphère anx­iogène et de ses paysages asséchés : la fra­ter­nité de deux hommes en fuite d’une ville déchaînée, désireux de s’extraire de la vio­lence qu’ils subis­sent en tra­ver­sant le désert, somptueux et silen­cieux. L’ultime ten­ta­tive du voy­age est de trou­ver l’apaisement, mais le chemin con­duit à une lente déliques­cence qui avale une ami­tié rincée par les crises d’un pays malade. Dans ce désert, dans ce pays, les hommes et leurs armes doivent finir ens­ablés. Face aux décom­bres d’une époque, les images trau­ma­tiques qu’elle a lais­sées s’accrochent à ceux qui l’ont tra­ver­sé. Reste une fièvre, capa­ble de don­ner rai­son aux fous.