1917 est com­posé d’une suite de plans-séquences qui, à l’exception d’une ellipse nette, repro­duit l’illusion d’un mou­ve­ment con­tinu. Le film suit la course con­tre la mon­tre de deux sol­dats bri­tan­niques de la Grande Guerre mis­sion­nés pour aver­tir 1600 com­pa­tri­otes proches de la ligne de front qu’ils sont sur le point de tomber dans un piège ten­du par l’armée alle­mande. Ce refus de la coupe, ou du moins son invis­i­bil­i­sa­tion (il est pos­si­ble, ici et là, de devin­er où les rac­cords sont maquil­lés), s’inscrit dans une dou­ble démarche : d’une part, plonger le spec­ta­teur dans les entrailles de la guerre, et de l’autre, jouer sur la dilata­tion des actions pour garder le spec­ta­teur sous ten­sion. Ce dou­ble hori­zon per­met de pré­cis­er un peu plus net­te­ment la fonc­tion que revêt ici le plan-séquence : au-delà de retran­scrire l’écoulement du temps (le compte à rebours de la mis­sion) et de filmer “en temps réel” la tra­ver­sée d’espaces (les champs de bataille, une galerie souter­raine, des tranchées, un pont, une ville en ruines, etc.), le dis­posi­tif trans­forme le monde en un vaste et riche décor, c’est-à-dire en un cadre four­nissant à l’action suff­isam­ment de matière pour tenir le rythme, tout en met­tant en valeur l’ambition du dis­posi­tif scénique[1].

Le film s’ouvre ain­si sur la marche des deux héros qui révèle, sec­onde après sec­onde, l’impressionnante recon­sti­tu­tion d’une tranchée, avec des fig­u­rants et un va-et-vient inces­sant. Plus loin, le con­tourne­ment d’un cratère rem­pli d’eau met en exer­gue la mobil­ité de la caméra qui, con­traire­ment aux deux sol­dats, for­cés de con­tourn­er l’obstacle, sur­v­ole sans peine le fos­sé. Entre-temps, l’appareil aura suivi un par­cours où un fil bar­belé, un rat, un cadavre, un cheval en pleine décom­po­si­tion, dynamisent l’avancée et main­ti­en­nent le sen­ti­ment d’un dan­ger per­ma­nent.

Chorégraphie macabre

Autrement dit, 1917 n’échappe pas au dou­ble piège de la démon­stra­tion tech­nique et du spec­ta­cle forain — les rats qui grouil­lent ou encore le cadavre dans lequel l’un des per­son­nages met acci­den­telle­ment la main sont au fond l’équivalent des squelettes qui sur­gis­sent au détour d’un virage dans un train fan­tôme. Il faut toute­fois savoir gré au film de pouss­er la par­ti­tion assez loin, comme dans cette séquence où les deux sol­dats obser­vent de loin un avion qui finit par s’écras­er à quelques mètres d’eux, et dont ils sor­tent du cock­pit enflam­mé le pilote mal en point mais tou­jours vivant, le tout, bien enten­du, sans que la moin­dre coupe n’ait haché l’action. Si la séquence ne repose que sur un exploit un peu vain né de la retouche numérique, elle pose en creux la ques­tion (pas moins vaine) de la logis­tique tech­nique qui per­met de recréer l’illusion d’une action inin­ter­rompue. C’est peut-être le seul point sur lequel le film ménage un intérêt : à rebours de “l’immersion” der­rière laque­lle court la mise en scène, les séquences les plus réussies invi­tent d’une cer­taine manière à regarder le film avec un cer­tain recul et détache­ment, en cher­chant le “truc” sur lequel se fonde le tour de magie.

Ces sup­posés morceaux de bravoure tranchent par ailleurs avec les inévita­bles séquences de relâche­ment imposées par le dis­posi­tif, qui pour tenir alterne temps forts et temps faibles, scènes d’action et scènes dia­loguées. Il serait pour autant pos­si­ble de jus­ti­fi­er ain­si, à gros traits, c’est-à-dire sans jamais s’arrêter vrai­ment sur le détail de la forme, dédiée à l’accomplissement d’un exploit tech­nique, la choré­gra­phie mise en place par Sam Mendes et le chef-opéra­teur, Roger Deakins : chaque scène se tient sur la fine ligne séparant la mort de la vie (tel ce pont en ruines que tra­verse un sol­dat à la manière d’un funam­bule). Le film n’hésite d’ailleurs pas à sym­bol­ique­ment charg­er la bar­que, puisque les héros croisent pêle-mêle des arbres bour­geon­nants retrou­vés sciés, dont il est dit que leur destruc­tion engen­dr­era d’ici quelques années un verg­er encore plus vaste ; un nour­ris­son caché dans la cave d’une ville morte ; des ruines plongées dans la nuit mais éclairées par le halo doré de fusées ; un cours d’eau bouché par des cadavres ; et bien sûr les lignes des tranchées, qui mar­quent l’ultime fron­tière entre morts et vivants. Ces élé­ments ne font toute­fois pas un film — tout au plus, ils masquent un peu le vide d’une bande-démo conçue pour épa­ter (ce qui n’a pas loupé : le film est repar­ti des Gold­en Globes auréolé du prix du meilleur film dra­ma­tique et du meilleur réal­isa­teur). Jusqu’au bout, 1917 est un film maquil­lé.

Notes

Notes
↑1 Le par­ti pris par­ticipe égale­ment d’une logique indi­recte­ment pub­lic­i­taire : la sys­té­ma­ti­sa­tion du plan-séquence devient l’argument sur lequel se fonde sa pro­mo­tion, qui vante la promesse d’une immer­sion et d’un exploit tech­nique.