Adap­ta­tion du roman de Leïla Sli­mani (Prix Goncourt 2016), Chan­son douce est un film raté, mais dont le ratage paraît presque excus­able tant il sem­ble joué d’avance, dès les pre­mières scènes, sans qu’on ait l’impression qu’un choix ou un autre puisse invers­er le cours des choses. C’est que d’emblée l’écriture sem­ble réduite à une seule fonc­tion imposée par le réc­it : celle de dos­er les dif­férents élé­ments qui per­me­t­tront, à défaut d’expliquer l’inexplicable, de se tenir devant l’abîme de l’horreur, de son­der, peut-être, une par­tie du gouf­fre qui se creuse sans mot à dire à l’intérieur d’un petit foy­er ordi­naire. Dosage, d’abord, de la ten­sion : s’il souhaite tenir son cap, le film doit dis­tiller patiem­ment les signes annon­ci­a­teurs de la folie de Louise (Karine Viard), la nounou engagée par Myr­i­am (Leïla Bekhti) pour veiller sur ses deux enfants et un nour­ris­son. Autrement dit, le film est tenu à ne pas en faire trop, pour tenir le sus­pense, mais égale­ment à suiv­re une logique infla­tion­niste, pour fig­ur­er la mon­tée sourde de la démence par une série de petites touch­es (exem­plaire­ment, la scène du yaourt). Le film se trou­ve dès lors lesté d’un dou­ble prob­lème : d’une part, sa mise en scène doit rester dans les clous d’une économie rigide (un petit peu, pas trop, pas trop vite), de l’autre il ne trou­ve jamais le juste milieu qui lui per­me­t­trait de tenir ce fil lim­ité. La réso­lu­tion est à ce titre élo­quente, tant Bor­leteau opte pour un dénoue­ment qui en dit à la fois trop et pas assez, ne mon­tre rien et en même temps tout, en jouant la carte d’un min­i­mal­isme et d’une retenue de sur­face ne lais­sant pour­tant guère de mys­tère sur ce qui est advenu.

C’est que le film butte sci­em­ment sur une ques­tion : com­ment en est-on arrivé là ? Là encore, le film dose plus qu’il n’apporte de répons­es, et sur­v­ole les caus­es pos­si­bles. Un peu de lutte des class­es, un peu de frus­tra­tion sex­uelle, un peu d’injustice et d’inadéquation sociale, et une faran­dole de scènes assez embar­ras­santes, à l’instar d’une séquence, qui n’est pas sans rap­pel­er celle de Taxi Dri­ver où Travis Bick­le guide son ren­dez-vous galant dans un ciné­ma porno, pour dévoil­er une par­tie de la folie cachée du per­son­nage. Ici, la nounou emmène les enfants dans un “restau­rant”, soit un boui-boui de quarti­er dans lequel ils dégus­tent une saucisse-frites dans une ambiance aus­si glauque que lugubre. Si le film dévoile un ensem­ble de points de vue, là encore pour ménag­er (sans suc­cès) de pos­si­bles nuances, y com­pris dans la manière de fustiger la suff­i­sance du cou­ple bour­geois, son regard se fait au mieux sché­ma­tique, au pire générique. Une coïn­ci­dence plus amu­sante que trou­blante le prou­ve : à quelques mois d’intervalle, Leïla Bekhti joue presque le même rôle de maman-avo­cate débor­dée que dans La Lutte des class­es (et son mari est, là aus­si, musi­cien : on tient vis­i­ble­ment là une représen­ta­tion idéale de la famille bobo), autre film qui, comme l’indique son titre, cher­chait à grat­ter le ver­nis d’une cer­taine bour­geoisie. Chan­son douce se rêve en plongée ver­tig­ineuse dans la psy­ché d’une meur­trière, mais a en fin de compte plus en com­mun avec une comédie de Michel Leclerc qu’avec un thriller d’appartement signé Polan­s­ki.