Il suf­fit à Christophe Hon­oré d’un plan très court, le tout pre­mier du film, pour syn­thé­tis­er en quelques sec­on­des l’horizon de Cham­bre 212. Maria (Chiara Mas­troian­ni) marche dans une rue parisi­enne, au son des pre­miers vers du « Pont Mirabeau », réc­ités par Apol­li­naire lui-même. L’image, dont le grain pronon­cé évoque celui d’un enreg­istrement réal­isé avec une caméra Super 8, est quant à elle très sac­cadée. Le défile­ment heurté de la pel­licule et les craque­ments du phono­graphe plon­gent d’emblée le film dans une nos­tal­gie dont le réc­it fera son miel. Un soir de rup­ture, dans la cham­bre 212 d’un hôtel de Mont­par­nasse, les fan­tômes qui peu­plent les sou­venirs de Maria vien­nent à sa ren­con­tre. Par­mi ses con­quêtes fig­ure Richard, son mari, qu’elle trompe allè­gre­ment depuis plusieurs années et qui réap­pa­raît tel qu’elle l’avait con­nu vingt ans plus tôt, sous les traits de Vin­cent Lacoste. À la manière d’un exer­gue, les vers d’Apollinaire annon­cent donc autant le thème du film (les liens entre amour et mémoire[1]) que le traite­ment réservé par la mise en scène : Hon­oré n’a en effet de cesse d’accumuler les déplace­ments de sens et les sym­bol­es (une poupée pour représen­ter un enfant qui n’a jamais été conçu ; des feuilles mortes tombant sur un lit lorsque deux amants s’abandonnent) afin de racon­ter la fin (pos­si­ble) d’une his­toire d’amour sur le mode de la fan­taisie.

Comme de cou­tume chez le cinéaste, l’écriture repose ici moins sur la pré­ci­sion de la mise en scène et du découpage que sur l’accumulation de signes cul­turels (pêle-mêle : le ciné­ma « Les 7 Par­nassiens », un ouvrage de Schopen­hauer et une sonate de Scar­lat­ti) dis­séminés au sein d’un bric-à-brac cita­tion­nel plus agaçant que grisant. On saura néan­moins gré à Hon­oré de réduire ici quelque peu la part référen­tielle de son ciné­ma pour tra­vailler avec obsti­na­tion son goût de la métaphore. À ce titre, le film donne l’impression de par­ticiper d’une dynamique nou­velle dans son œuvre où l’amateurisme et l’artifice, déjà sen­si­bles depuis Dans Paris, seraient devenus les attrib­uts prin­ci­paux de son style de « cinéaste-romanci­er »[2]. L’intérêt de cette approche réside avant tout dans sa capac­ité à défaire l’équilibre un peu pré­caire exploité sys­té­ma­tique­ment dans ses films précé­dents entre, d’un côté, le réal­isme des sit­u­a­tions dépeintes (dépres­sion, deuil, sida) et, de l’autre, le lyrisme et l’optimisme que lui opposent les per­son­nages. Reste que Cham­bre 212 rem­place une dialec­tique par une autre, car elle se fait le spec­ta­cle d’une dichotomie entre, d’un côté, l’absence d’esprit de sérieux du scé­nario et, de l’autre, la lour­deur de la forme. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’exploration de la psy­ché de Maria, où domine la légèreté, s’accompagne d’une esthé­tique volon­taire­ment théâ­trale, qui assor­tit les per­son­nages d’une « pesan­teur » inhérente au jeu des acteurs de la scène. En out­re, l’espace de la cham­bre est décom­posé en une série de cubes scéniques con­nex­es sur­volés par de nom­breux plans de grues en plongée ver­ti­cale. Le film souf­fre du con­flit per­ma­nent entre ce for­mal­isme de « mai­son de poupées » et l’excentricité en roue libre des per­son­nages, le pire étant sans doute l’apparition de la « Volon­té » de Maria (Stéphane Roger), accou­trée en vieil imi­ta­teur pré­cieux de Charles Aznavour. L’énergie dépen­sée en pure perte par les acteurs, Chiara Mas­troian­ni et Vin­cent Lacoste en tête, pour injecter un peu d’allégresse à l’ensem­ble en dit long sur l’approche ciné­matographique d’Honoré : loin de se ral­li­er à la lib­erté de ses per­son­nages, elle repose sur l’exercice d’une con­trainte qui n’a sans doute jamais été aus­si étouf­fante que dans ce film.

Notes

Notes
↑1 Pour rap­pel, “Le Pont Mirabeau” débute par les vers suiv­ants : “Sous le Pont Mirabeau coule la Seine/Et nos amours/­Faut-il qu’il m’en souvienne/La joie venait tou­jours après la peine”.
↑2 “Je suis un romanci­er qui fait des films. Un cinéaste qui fait des livres. Cette dou­ble iden­tité con­stitue mon tra­vail. Je revendique ma non-spé­cial­i­sa­tion, voire mon ama­teurisme.” Voir l’interview réal­isée par Louis Guichard et pub­liée le 13/01/19 sur le site de Téléra­ma.