Ce texte fait suite à un pre­mier arti­cle, pub­lié en juil­let dernier, à pro­pos des deux pre­miers épisodes de la série.

Une séquence de l’épisode 8, inti­t­ulé The Hanged Man, retrace tout le chemin par­cou­ru par Mar­tin (Miles Teller) au cours de la série et amorce le début de sa mise en retrait. Le per­son­nage est accom­pa­g­né de Vig­go (John Hawkes), un ex-agent du FBI décidé à net­toy­er l’Amérique de ses « déchets » (prin­ci­pale­ment des pédophiles et des vio­leurs). Pour exé­cuter une nou­velle cible, les deux hommes doivent franchir une série de seuils : d’abord en voiture, ils con­tin­u­ent à pied avant de pass­er un pont, de tra­vers­er une porte, puis de descen­dre des escaliers, jusqu’à attein­dre les bas-fonds d’un cen­tre com­mer­cial aban­don­né. C’est à ce moment-là que s’opère une bas­cule pos­si­ble de la série, qui ne fait plus de Mar­tin le cen­tre du réc­it : après avoir blessé sa cible, il se dirige vers l’ob­scu­rité, puis sort com­plète­ment du cadre pour achev­er sa proie hors-champ, à l’opposé d’un large ray­on lumineux situé à l’arrière-plan (images ci-dessous)[1].

C’est que la série est déjà passée à autre chose, attelée à met­tre en lumière une autre fig­ure. On songe naturelle­ment à Jesus (Augus­to Aguil­era), qui, comme nous l’avons déjà évo­qué, est passé de l’arrière-plan au pre­mier à la fin du sec­ond épisode. Ce pour­rait être aus­si la guide spir­ituelle Diana (Jena Mal­one), qui, bien que peu présente, déplace ses pio­ns à dis­tance. Et pourquoi pas Yaritza (Cristi­na Rod­lo), cette « grande prêtresse de la mort » qui venge les femmes exploitées sex­uelle­ment et mul­ti­plie les car­nages. Il n’est à cet égard pas anodin que la série s’ouvre sur deux fig­ures mas­cu­lines, Mar­tin et Jesus, pour mieux se refer­mer, dix épisodes et treize heures plus tard, sur un finale aux atours résol­u­ment fémin­istes. C’est dans cette cir­cu­la­tion per­ma­nente, ces sub­sti­tu­tions et ces change­ments de corps et d’ancrages nar­rat­ifs que Nico­las Wind­ing Refn brasse l’amplitude nar­ra­tive et tem­porelle du for­mat sériel. Chaque épisode voit en ce sens un per­son­nage être ravalé par un autre : les fig­ures de Too Old to Die Young sont toutes men­acées par une ville que l’on sait, chez Refn, prop­ice à la pré­da­tion[2]. La grande réus­site de la série tient dès lors à ce que le mon­tage et la mise en scène du cinéaste danois encour­a­gent, der­rière leur appar­ent cloi­son­nement, l’ouverture d’espaces et le déploiement de la fic­tion.

Sortie de route

La fix­ité con­stante du cadre ou la lenteur des trav­el­lings sont en effet con­tre­bal­ancés par une découpe qui prend la forme d’un origa­mi qui se déplie, révélant des fig­ures et des espaces de prime abord cachés. De manière récur­rente, un per­son­nage, d’abord immo­bile dans une pièce cloi­son­née, se met à déam­buler au sein d’une vaste demeure ou d’un sin­istre décor pour dévoil­er, par ses mou­ve­ments et son regard, un pan insoupçon­né du lieu. Le mag­nifique épisode 5 inti­t­ulé The Fool, où la série atteint son som­met[3], est représen­tatif de la veine exploratoire de Too Old…, encore inédite à ce niveau-là dans le ciné­ma de Refn[4]. Mar­tin y est chargé par Dami­an (gang­ster mag­né­tique incar­né par Babs Olu­san­mokun) d’exécuter, au Nou­veau-Mex­ique, deux frères prox­énètes et réal­isa­teurs de films pornographiques, dans lesquels des acteurs et actri­ces sont vio­lés face-caméra. Après avoir gag­né leur con­fi­ance, Mar­tin parvient à tuer le pre­mier frère puis traque le sec­ond, retranché au fond d’un hangar lugubre. Mar­tin explore les lieux et passe alors devant plusieurs cham­bres. Dans l’une d’entre elles se tient une femme qui, ter­ri­fiée, reste immo­bile. Dans une autre se trou­ve un man­nequin en plas­tique qui, par un trav­el­ling hor­i­zon­tal, rejoint la posi­tion que tenait quelques plans aupar­a­vant la jeune femme en chair et en os. L’envers de ce ciné­ma de l’extrême vio­lence, où acteurs et actri­ces sont envis­agés comme des objets à sculpter et à manip­uler, est ain­si révélé au jeune homme, le moti­vant ensuite à libér­er une femme enter­rée vivante par les deux frères en plein désert, alors qu’il n’était au départ venu que pour les assas­sin­er.

Entre l’exploration des lieux par Mar­tin et la libéra­tion de la femme dans le désert se trou­ve une sub­lime course-pour­suite, aux doux airs de Lost High­way et accom­pa­g­née du « Mandy » de Bar­ry Manilow – peut-être la plus belle séquence réal­isée à ce jour par Refn. Au départ de cette course mag­nifique se trou­ve un plan con­tenant a pri­ori une « erreur ». Alors que Mar­tin tourne brusque­ment en direc­tion d’une autoroute, la caméra épouse sa tra­jec­toire tan­dis que l’éclairage de la ville fait briève­ment appa­raître l’ombre du cadreur et d’un tech­ni­cien sur le bitume (image ci-dessus)[5]. Cet éton­nant détail réflexif n’a pour­tant rien d’une faute : l’épisode s’attèle depuis le début à nous con­fron­ter au hors-champ et à la fab­ri­ca­tion des films. Car Refn réalise ici une fic­tion habitée par les images et les enjeux pluriels de leur fab­ri­ca­tion. L’Amérique y prend par exem­ple la forme d’un monde où seuls règ­nent faux-sem­blants et mis­es en scène déli­rantes[6]. L’om­niprésence de la pho­togra­phie et du self­ie comme présage funeste en témoigne[7], au même titre que cette scène de recon­sti­tu­tion biblique menée par un aber­rant com­mis­saire de police ou d’une autre, beau­coup moins drôle, dans laque­lle Mar­tin et le père de Janey regar­dent une série B poli­cière qui met en abyme le rack­et d’une con­duc­trice lors du pre­mier épisode. En s’extrayant de l’image par un trav­el­ling arrière puis en champ-con­trechamp, Mar­tin y con­fronte son dou­ble fic­tif avant de pren­dre sa place près de l’écran, une fois la pro­jec­tion achevée (images ci-dessous).

Si la série s’inscrit pleine­ment dans la con­ti­nu­ité des derniers films de Refn, on peut se réjouir de voir le cinéaste danois renouer avec la féroc­ité ini­tiale de ses débuts au sein d’une économie fig­u­ra­tive bien plus riche. Refn y exam­ine le fétichisme de ses représen­ta­tions et prend désor­mais la mesure de toute la vio­lence sym­bol­ique qu’elles char­ri­ent. Dans l’épisode 9, Jesus, devenu chef de car­tel œdip­i­en après une série de trans­for­ma­tions qui l’ont vu pass­er du leader san­guinaire à l’éphèbe trav­es­ti, lance à ce titre un appel au car­nage des­tiné à être filmé et dif­fusé à tra­vers le monde. Bien qu’il n’ait pas du tout assisté à cet appel au meurtre, Vig­go part dans la séquence suiv­ante en direc­tion d’un camp où sont réfugiés des crim­inels sex­uels pour trou­ver un exu­toire à la rage qui l’anime suite au décès de sa mère. Son élan vengeur vire alors à l’allégorie ter­ror­iste, et l’exubérance sym­bol­ique de la séquence[8] se fait le reflet d’une angoisse con­tem­po­raine façon­née par l’éventualité d’un défer­lement vio­lent des images dans le champ du réel. Too Old to Die Young appa­raît ain­si comme une série à la fois retorse et pas­sion­nante, posant une ques­tion tout aus­si équiv­oque : que se passe-t-il quand la fic­tion dépasse les bornes ?

Notes

Notes
↑1 Au bout de cet aban­don pro­gres­sif, la série se ter­mine sans lui, et sa mort n’a aucune inci­dence directe sur le sort des autres per­son­nages.
↑2 The Neon Demon con­te­nait déjà un rem­place­ment de ce type : la jeune Jesse (Elle Fan­ning) finis­sait tuée et dévorée à Los Ange­les par trois de ses con­sœurs man­nequins (avec déjà Jena Mal­one au cen­tre d’un trio meur­tri­er).
↑3 Il n’est pas éton­nant que les épisodes 4 et 5 aient été choi­sis pour être pro­jetés au dernier Fes­ti­val de Cannes, au mépris de l’ordre chronologique  : ils for­ment l’ensemble le plus cohérent et le plus abouti de la série.
↑4 On pou­vait déjà trou­ver dans Only God For­gives l’idée qu’un monde en cachait un autre, mais cette coex­is­tence entre l’endroit et l’envers d’un même lieu restait encore à l’état d’ébauche.
↑5 Si l’ombre d’Alejandro Jodor­owsky plane sur la série, par la récur­rence du motif du tarot (les titres des épisodes cor­re­spon­dent à des fig­ures du jeu de cartes), de l’ultraviolence ou de la spir­i­tu­al­ité, la lour­deur syn­cré­tique et métafilmique de La Mon­tagne sacrée est tou­jours soigneuse­ment évitée par Refn, qui con­voque ici un pan de l’imaginaire de l’artiste fran­co-chilien sans en répéter les lacunes. Le dévoile­ment du tour­nage de Too Old… reste par exem­ple l’affaire d’un petit détail lumineux, et non d’un dévoile­ment frontal de toute l’équipe tech­nique par l’entremise d’un édi­fi­ant zoom arrière comme dans la dernière séquence du film de Jodor­owsky.
↑6 Don­ald Trump est d’ailleurs plus ou moins directe­ment évo­qué dans la série : quelques-unes de ses pris­es de parole abra­cadabran­tesques sont enten­dues à la radio, quand un homme cor­pu­lent qui porte un pos­tiche blond-pla­tine (un sosie man­i­feste de l’actuel prési­dent améri­cain) est tué par Yaritza dans un club de pros­ti­tu­tion où sont accrochés des dra­peaux nazis.
↑7 Comme annon­cé par l’envoi d’un self­ie à la fin de l’épisode 1, Janey, la petite amie de Mar­tin, finit par mourir lors d’un éclat de vio­lence qui ver­ra son exé­cu­tion l’évacuer du cadre.
↑8 L’arrière-plan vire au noir et une série d’archétypes améri­cains (un cou­ple mar­ié devant un bar­be­cue, un cow­boy, des red­necks, etc.) sont exé­cutés à la chaîne par Vig­go avant qu’un dra­peau nazi ne sur­gisse entouré de dol­lars. Cette défla­gra­tion lit­térale d’images et de sym­bol­es (on y retrou­ve la bible entre deux explo­sions de mag­a­sins de vente d’armes) s’accompagne d’un élan cré­pus­cu­laire et cat­a­strophiste que l’on retrou­ve dans le dernier épisode, où Diana prédit la fin immi­nente de l’humanité.