Lorsque Rick Dal­ton (Leonar­do DiCaprio) con­fie avoir fig­uré sur la short list des acteurs retenus par John Sturges pour jouer dans La Grande Éva­sion, une brève par­en­thèse le voit endoss­er le rôle du cap­i­taine Vir­gil Hilts en lieu et place de Steve McQueen. Rick Dal­ton se retrou­ve alors à jouer dans un film qui aurait pu chang­er sa car­rière à jamais et lui per­me­t­tre d’in­té­gr­er une indus­trie dont les portes, à ce moment du réc­it, ne lui sont pas encore ouvertes. En repro­duisant les pro­priétés ini­tiales du tour­nage de La Grande Éva­sion pour inté­gr­er, à l’aide d’un fond vert, DiCaprio dans les images d’un film sor­ti il y a plus d’un demi-siè­cle, la démarche de Quentin Taran­ti­no fait écho à l’une des brèch­es récem­ment ouvertes par le numérique : le deep­fake. Cet out­il, aus­si appelé per­mu­ta­tion intel­li­gente de vis­ages, vise à stim­uler de nou­veaux traits et expres­sions sur une fig­ure préex­is­tante jusqu’à par­fois rem­plac­er inté­grale­ment un vis­age par un autre. Depuis déjà quelques temps, il se répand sur inter­net sous plusieurs formes au gré de cam­pagnes d’aver­tisse­ments[1], de revenge porn, d’ap­pli­ca­tions virales[2] ou de com­pi­la­tions par­o­diques qui intè­grent, par exem­ple, le vis­age de Nico­las Cage au sein de nom­breux films. Bien qu’elle s’in­scrive dans la même per­spec­tive, à savoir trans­former et détourn­er des images préex­is­tantes via un trucage dont la pré­ci­sion ambi­tionne un cer­tain pho­toréal­isme, la scène de Once Upon a Time… in Hol­ly­wood dif­fère toute­fois de l’usage qui en est habituelle­ment fait. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’une sim­u­la­tion algo­rith­mique (Leonar­do DiCaprio a lui-même (re)joué la scène), ensuite car elle n’im­plique pas seule­ment une per­mu­ta­tion de vis­ages (son corps tout entier se retrou­ve dans le film de 1963). C’est qu’au-delà du détourne­ment ou de l’altération d’une don­née ini­tiale (un extrait, un dis­cours poli­tique, un por­trait, etc.), cette par­en­thèse mélan­col­ique encour­age plutôt le réen­chante­ment d’un film par la mise en scène d’une hypothèse volon­tiers enfan­tine : et si Rick Dal­ton avait joué dans La Grande Éva­sion ? Ces quelques images ne sauraient en cela s’apparenter à un quel­conque révi­sion­nisme his­torique. Dans Once Upon a Time… in Hol­ly­wood, la scène est pré­cisé­ment con­di­tion­née par le fait que c’est bien McQueen, et non Dal­ton, qui a obtenu le rôle. Le sou­venir de McQueen en est d’autant plus fort qu’il est apparu au début du film, au Manoir Play­boy, sous les traits de Dami­an Lewis. Tou­jours présent sans être vrai­ment là, l’acteur d’origine brille par son absence.

En d’autres ter­mes, cette per­mu­ta­tion autorisée par le numérique sonne comme une joyeuse invi­ta­tion à réin­ve­stir l’his­toire du ciné­ma et des images pour leur offrir un sec­ond souf­fle par l’entremise d’un rêve d’enfance[3]. La scène se rap­proche dès lors de celle de Shin­ing dans Ready Play­er One de Steven Spiel­berg, où des joueurs de l’Oasis tra­versent un hôtel Over­look en per­pétuelle muta­tion, ou d’une autre, dans Char­lie et la choco­la­terie de Tim Bur­ton, au cours de laque­lle une tablette de choco­lat rem­place le mono­lithe sacré de 2001, l’Odyssée de l’espace avant qu’un enfant ne soit télé­porté à l’intérieur d’une télévi­sion. Ces voy­ages dans l’his­toire du ciné­ma, qui pren­nent la forme d’é­va­sions mer­veilleuses ou cauchemardesques, de sim­ples par­en­thès­es hypothé­tiques (Taran­ti­no) ou d’explorations virtuelles (Spiel­berg, Bur­ton), dessi­nent une nou­velle per­spec­tive ouverte à tous les pos­si­bles. Affaire à suiv­re.

Notes

Notes
↑1 Le cinéaste Jor­dan Peele a réal­isé un deep­fake de Barack Oba­ma expli­quant la dan­gerosité poli­tique de la démarche.
↑2 Les appli­ca­tions FaceApp, qui simule le vieil­lisse­ment, ou très récem­ment Zao, lancée en grande pompe fin août, ont été téléchargées des mil­lions de fois.
↑3 Un procédé sim­i­laire est adop­té dans le film pour inté­gr­er Rick Dal­ton à un épisode de la série The F.B.I., dif­fusée entre 1965 et 1974. Des plans inté­grale­ment tournés avec DiCaprio pour Once Upon a Time… in Hol­ly­wood ont été inté­grés au mon­tage orig­i­nal d’un épisode de F.B.I.