Organ­isée à la faveur d’une actu­al­ité chargée autour du ciné­ma de genre ital­ien[1], la rétro­spec­tive « Lucio Ful­ci, le poète du macabre » est l’oc­ca­sion de pren­dre toute la mesure de la sin­gu­lar­ité d’un cinéaste longtemps réduit à de beaux mais éprou­vants films d’épou­vante tournés à l’aube des années 1980. Cen­trée sur qua­tre gial­li réal­isés pen­dant son âge d’or, elle per­met de met­tre en évi­dence que son approche du genre, loin de se résumer à une sim­ple vari­a­tion gore, con­siste davan­tage en une opéra­tion de décon­struc­tion du réc­it pop­u­laire où la réso­lu­tion de l’in­trigue est délibéré­ment diluée dans une suc­ces­sion de visions funèbres et fan­tas­ma­tiques.

Le giallo défiguré

Con­sid­éré par le réal­isa­teur lui-même comme une pièce maîtresse de sa car­rière, Le Venin de la peur repose sur un argu­ment dont l’ap­par­ente sim­plic­ité (une femme, Car­ol Ham­mond, tue sa voi­sine en rêve avant de se retrou­ver le lende­main accusée du meurtre, qui a bien été com­mis pen­dant la nuit) est avant tout prop­ice à la mul­ti­pli­ca­tion de chausse-trappes et de faux coupables. Loin de s’en tenir à un respect scrupuleux des impérat­ifs du genre, Ful­ci et son co-scé­nar­iste Rober­to Gian­vit­ti préfèrent tir­er de ce canevas, inspiré par Repul­sion de Polan­s­ki et La Mai­son du doc­teur Edwardes d’Hitch­cock, un éton­nant film fan­tas­tique où le cinéaste dévoile pour la pre­mière fois, dans de longues séquences hal­lu­ci­na­toires, un sens per­son­nel de l’écri­t­ure tout en tor­sions baro­ques. L’ac­cu­mu­la­tion des faux-rac­cords, des zooms, des recadrages bru­taux et des vari­a­tions de pro­fondeur de champ des­sine ici les con­tours d’une « mise en scène prim­i­tive et à effet »[2], con­cour­ant à l’esthé­tique psy­chédélique qui domine par­tielle­ment le film, ne serait-ce que dans sa grande scène d’orgie au LSD. Les stim­u­la­tions visuelles et sonores y sont portées à un tel degré de sat­u­ra­tion qu’elles finis­sent par épuis­er les inter­pré­ta­tions spec­ta­to­rielles et par en sus­pendre, à terme, le juge­ment. C’est que le zoom et le flou ne ser­vent plus dans le film à reli­er une zone de net­teté à une autre, mais valent pour eux-mêmes, ren­dant man­i­feste par la plas­tic­ité du matéri­au filmique le principe de dis­sem­blance qui régit la total­ité de l’e­space. Con­for­mé­ment à l’hori­zon fan­tas­tique que suit Ful­ci, la mise en scène vise d’abord à mon­tr­er que les rela­tions entre les images sont incer­taines et tou­jours soumis­es à des inter­pré­ta­tions con­tra­dic­toires, per­me­t­tant ain­si d’aboutir à une sorte d’épochè[3]où les corps et l’e­space sont ren­dus à leur pure présence plas­tique. La cita­tion des tableaux de Fran­cis Bacon, accrochés aux murs de l’ap­parte­ment de Car­ol et recon­sti­tués dans son deux­ième rêve, vaut alors comme une pro­fes­sion de foi : le film vise moins à don­ner l’il­lus­tra­tion d’un con­tenu incon­scient, dans une per­spec­tive étroite­ment psy­ch­an­a­ly­tique, qu’à ren­dre compte formelle­ment de l’in­ten­sité d’un proces­sus de défig­u­ra­tion affec­tant les images.

L’emmurée vivante

Le car­ac­tère excep­tion­nel du Venin de la peur réside plus encore dans sa capac­ité à faire de cette esthé­tique de la défor­ma­tion le moteur de son écri­t­ure lorsqu’il appréhende le par­cours de son per­son­nage prin­ci­pal, qui tente de s’é­manciper du cadre nor­matif de la bour­geoisie. Car­ol Ham­mond est ain­si con­stam­ment mise en rela­tion avec l’e­space qui l’en­toure à par­tir du motif de la ligne droite et du sur­cadrage, dont les altéra­tions per­me­t­tent à Ful­ci de sig­ni­fi­er les dif­férents stades du par­cours de la jeune femme. Dès la pre­mière scène « réelle » du film, les por­tants du lit de Car­ol fig­urent autour d’elle un par­al­lélépipède dont les con­tours évo­quent ceux d’une cage dorée. L’as­so­ci­a­tion évi­dente de ce plan avec les cadres en or des tableaux de Bacon dis­séminés dans l’ap­parte­ment souligne que, du corps de Car­ol épuisé par l’ex­ci­ta­tion onaniste aux œuvres vio­lentes du pein­tre bri­tan­nique, se répète un même effet de con­traste entre l’in­ten­sité d’une sen­sa­tion qui tord les chairs et la rigid­ité des lignes qui les con­ti­en­nent. Toute la pre­mière demi-heure du film est l’oc­ca­sion pour Ful­ci de décu­pler par une série de cadrages sur­com­posés la fix­ité étouf­fante de l’ap­parte­ment des Ham­mond, comme dans ce superbe rac­cord entre un plan où Car­ol se voit prise en étau entre son mari et un jour­nal, et un autre où, reléguée au fond du plan, elle est isolée par une longue ligne mar­ron tracée au sol.

La pre­mière mod­i­fi­ca­tion apportée à ce régime de mise en scène con­siste alors à intro­duire un mou­ve­ment dans l’e­space, afin que les lignes qui enser­rent le per­son­nage se brouil­lent et lui per­me­t­tent de « débor­der du cadre ». C’est l’af­faire d’une courte scène de repas au pre­mier tiers du film, où la prise en charge du point de vue de Car­ol par une caméra-épaule per­met de mul­ti­pli­er les recadrages et les panoramiques afin de ren­dre indis­tincts les traits des con­vives attablés. La ligne droite, ici fig­urée par une bougie, ne cesse ain­si de pass­er d’un côté à l’autre du cadre au gré des mou­ve­ments de la caméra qui suiv­ent ceux du regard de Car­ol. Affranchie des lignes qui déter­mi­naient sa place au sein de l’e­space, la jeune femme est ain­si dev­enue la maîtresse des lieux et il n’est pas anodin que la scène se ter­mine par deux plans à la demi-bon­nette[4], où l’écran n’est plus divisé en deux zones nettes par une ligne sépara­trice (comme dans la pre­mière scène de repas, tournée en split-screen), mais par une zone de flou.

Assez logique­ment, la suite du film se déroulera en-dehors de l’ap­parte­ment des Ham­mond. Dans l’hôpi­tal psy­chi­a­trique où elle est internée puis dans le Crys­tal Palace, Car­ol est sans arrêt con­fron­tée à une sec­onde trans­for­ma­tion du motif de la ligne, cette fois non plus droite mais courbe. L’abon­dance des fig­ures héli­coï­dales (escaliers en col­i­maçon, arcs en plein cin­tre, vit­raux cir­cu­laires) indique qu’il n’y a a pri­ori aucune issue pos­si­ble à son enfer­me­ment, puisqu’elle est métaphorique­ment con­damnée à tourn­er en rond pour fuir le mys­térieux tueur qui la pour­chas­se. La seule per­spec­tive fig­u­rale que laisse entrevoir Ful­ci serait celle d’une brèche, qui appa­raît au terme de deux longues scènes de fuite, d’abord sous la forme de chiens éven­trés, puis sous celle de la longue plaie au bras que lui fait son agresseur. Reste que pour Car­ol, entrevoir cette ouver­ture est syn­onyme d’une expéri­ence-lim­ite au terme de laque­lle elle perd con­nais­sance par deux fois. Dans cette con­clu­sion résonne le fatal­isme de Ful­ci : inca­pable de tra­vers­er la brèche ménagée par la mise en scène, Car­ol fini­ra dou­ble­ment enfer­mée, dans le deuil et dans le cadre, comme l’indique un des tous derniers plans, où son vis­age est encadré par les lignes d’une tombe.

Notes

Notes
↑1 En plus de cette rétro­spec­tive, Les Films du Camélia pro­posent depuis le 3 juil­let de redé­cou­vrir en salle Ténèbres et Qua­tre mouch­es de velours gris de Dario Argen­to (à qui Jean-Bap­tiste Thoret a con­sacré un doc­u­men­taire égale­ment en salle), tan­dis que la Ciné­math­èque française rend hom­mage à l’in­ven­teur du gial­lo, Mario Bava, jusqu’au 28 juil­let.
↑2 RAUGER Jean-François, « Sur 3 films de Lucio Ful­ci », in L’oeil qui jouit, « Morceaux choi­sis », Yel­low Now, Crisnée, 2012, p. 176.
↑3 Dans une per­spec­tive phénoménologique, l’épochè cor­re­spond à une inter­rup­tion du juge­ment visant à met­tre entre par­en­thèse la « foi per­cep­tive » (Mer­leau-Pon­ty) dans la réal­ité extérieure du monde, afin de révéler l’hori­zon d’in­ten­tion­nal­ité qui déter­mine l’ap­pa­raître de tout phénomène. Il s’ag­it de ren­dre ain­si aux choses leur nature événe­men­tielle.
↑4 La demi-bon­nette est une lentille coupée en deux et ajoutée à l’ob­jec­tif pour obtenir, dans un même plan, la mise au point à deux niveaux dif­férents de la pro­fondeur de champ. La tran­si­tion entre les deux zones de net­teté est ren­due vis­i­ble par une ligne floue, ver­ti­cale ou hor­i­zon­tale, au cen­tre du cadre.