Dès ses pre­miers plans, What You Gonna Do When the World’s on Fire? est sai­sis­sant. Filmée dans un noir et blanc splen­dide et mys­térieux, une fête folk­lorique s’organise. Des hommes et des femmes afro-descen­dants por­tent des cos­tumes tra­di­tion­nels amérin­di­ens, enta­ment quelques pas de danse dans une rue, ryth­més par le son de per­cus­sions. La caméra ond­ule entre ces sil­hou­ettes : l’assurance qu’elle affiche en s’approchant au plus près des vis­ages en dit sur son accep­ta­tion au sein de la com­mu­nauté. En quelques min­utes à peine, le film donne la mesure de la con­fi­ance qui fut néces­saire pour obtenir ces images, pour incar­n­er ce point de vue qui n’est plus celui de l’étranger mais bien du com­pagnon de route et de lutte. En cela, le film se rap­proche d’un grand reportage pho­tographique tant chaque cadre sem­ble être pen­sé pour lui-même et puise sa force dans une lumière et une com­po­si­tion métic­uleuse : une beauté immé­di­ate sur­git et choque le regard. Mais tenue sur plus de deux heures, celle-ci n’a plus grand-chose à voir avec la beauté de l’urgence. Au con­traire, What You Gonna Do When the World’s on Fire? est un tra­vail d’orfèvre appliqué et patient.

Figures spectrales

Min­ervi­ni soigne l’écrin de cette plongée dans les quartiers noirs et pau­vres de La Nou­velle-Orléans, en miroir avec l’exploration hal­lu­cinée et lyrique de l’Amérique sin­istrée des red­necks dans The Oth­er Side, son précé­dent long-métrage. Pas un instant What You Gonna Do… n’ignore son statut d’œuvre d’art flam­boy­ante et ne cherche à estom­per son style osten­ta­toire, comme le mon­trent les longues séquences oniriques (la déam­bu­la­tion noc­turne de vélos décorés de petites lumières), d’autres plus proches de la per­for­mance (le show musi­cal d’une bar­woman qui se trans­forme pour la caméra en diva de la soul, filmé en inté­gral­ité) ou les inter­ven­tions fic­tion­nelles (les nom­breux dia­logues découpés et remon­tés qui médi­a­tisent et ori­en­tent le reste du film). Cette ambi­tion formelle inter­roge sur le décalage qu’elle pro­duit sur la matière doc­u­men­taire regardée : ne s’adjuge-t-elle pas la rad­i­cal­ité souter­raine qu’elle déterre ? S’il est poli et raf­finé, What You Gonna Do… pour­tant n’est pas policé : ce ver­nis élé­gant craque­lle sous la pres­sion de ce qu’il ren­ferme. Le film fonc­tionne sur ce principe : ce qui bouil­lonne ou ce qui sur­saute dans les bas-fonds, der­rière les murs, dans les incon­scients – ce qui vit, donc – ressur­git sous forme de bribes ou d’élan ful­gu­rant et vient forte­ment con­traster avec la paix sociale d’apparat. Sur le parvis des bâti­ments, les sil­hou­ettes s’agglomèrent et débor­dent, ren­dant vis­i­ble ce qui avait été enfoui et qui réap­pa­raît comme des spec­tres : les stig­mates de l’Histoire, les refoulés, les rancœurs… Min­ervi­ni orchestre cette ten­sion à mer­veille : son film est à l’affût, dans l’attente de quelque chose qui ne vient pas mais qui frémit — l’incendie promis par le titre ? La maîtrise du rythme fait de What You Gonna Do… une œuvre en per­pétuelle stag­na­tion où l’on sent une mon­tée en puis­sance advenir, dis­til­lée dans la féroc­ité des témoignages ou la lucid­ité des actions. Cha­cun leur tour, les per­son­nages but­tent con­tre des portes fer­mées : celles des voisins apeurés que l’on essaye en vain de recruter au sein d’un mou­ve­ment poli­tique, celles des bâti­ments insti­tu­tion­nels dés­espéré­ment inat­teignables, celles d’un bar con­traint à la fer­me­ture admin­is­tra­tive…

À force de stag­n­er, la colère cap­tée par la caméra sem­ble laiss­er échap­per ses atours mon­strueux. C’est pré­cisé­ment ici que le film se déploie : non seule­ment, Min­ervi­ni se fait le témoin et de la réal­ité sociale à laque­lle il se con­fronte mais, à défaut d’avoir la légitim­ité d’en être le porte-voix, il assume son rôle de nar­ra­teur, offrant à ceux qu’il filme une chronique nuancée mais exaltée et poé­tique, à la lisière du fan­tas­tique. What You Gonna Do… est ain­si con­stru­it sur un sché­ma spi­ralé où chaque ver­sant posi­tif et négatif se nour­rit l’un de l’autre. La men­ace, d’abord, qui plane sur la com­mu­nauté, invis­i­ble et insai­siss­able, puis la vio­lence qui s’abat froide­ment et à l’aveugle, en sont les deux pre­miers com­posants. Min­ervi­ni ne peut en mon­tr­er que les traces — les graf­fi­tis obscènes, les croix gam­mées lais­sées par un com­man­do du Ku Klux Klan — et enreg­istr­er seule­ment les échos de la bar­barie arbi­traire qui réson­nent dans les réc­its du lende­main. À l’autre bout, cette haine qui rôde et se déverse dans la rue sem­ble pro­duire une inquié­tante réac­tion : les organ­i­sa­tions poli­tiques embry­on­naires de la com­mu­nauté noire-améri­caine réin­vestis­sent les artères de leurs quartiers, armées et en uni­forme, pareilles à une mil­ice para­mil­i­taire. Cette séquence — qui ren­voie aux cen­tres d’entraînements mil­i­taires ama­teurs aperçus dans The Oth­er Side — pro­duit l’effet de sidéra­tion recher­chée par le réal­isa­teur ital­ien, adepte de cette “stratégie du choc” : met­tre en scène l’escalade de la haine en se don­nant le beau rôle de Cas­san­dre, “jusqu’ici, tout va bien, jusqu’ici, tout va bien…”.

Menace, violence et résistance

Mais ce que What You Gonna Do… racon­te s’avère en réal­ité plus pro­fond que ce sim­ple aver­tisse­ment un peu oppor­tuniste : s’il joue sur l’idée de boucle — “d’une men­ace à l’autre” –, il filme égale­ment un proces­sus. Min­ervi­ni prend le con­tre-pied de son objet de départ : ce sont moins les extrêmes qui l’intéressent que ce qui se joue en creux, dans les inter­stices. Le dernier élé­ment du trip­tyque — la résis­tance — est finale­ment celui qui prend le plus de place et le plus de formes dif­férentes, con­vergeant vers un objec­tif partagé : réoc­cu­per l’espace. Le mon­tage impres­sion­niste brasse les dif­férents vis­ages comme autant d’échelles de prise de con­science. Quand cer­tains groupes activistes paradent en tenue mil­i­taire, d’autres organ­isent un car­naval, marau­dent et vien­nent en aide aux clochards, man­i­fes­tent en essuyant la vio­lence poli­cière. À leur manière, ils con­vo­quent un imag­i­naire syn­cré­tique qui les inscrit dans la con­ti­nu­ité de la grande His­toire — les Black Indi­ans, le New Black Pan­ther Par­ty. La mise en scène de Min­ervi­ni — dont le noir et blanc assume une part de mythe — joue sur ces failles tem­porelles, assig­nant à ces hommes et ces femmes une dimen­sion fan­toma­tique, par la con­vo­ca­tion des revenants des luttes passées.

Ces actions sociales et poli­tiques char­ri­ent avec elle à un niveau infra une même obses­sion de la rue, que cette dernière prenne la forme d’une réap­pro­pri­a­tion des lieux col­lec­tifs (les parcs, les bars) ou s’incarne plus sim­ple­ment par la naïveté de deux enfants à vouloir vagabon­der avec le regard mali­cieux de ceux qui s’apprêtent à faire une bêtise sans pren­dre véri­ta­ble­ment la mesure du dan­ger qui règne et qui oppresse les adultes. Le par­cours de ces deux demi-frères est sans doute le fil rouge le plus émou­vant car, s’il con­stitue la par­tie la plus désen­gagée et indo­lente, il se charge de toutes les dimen­sions soulevées par les autres por­traits. What You Gonna Do… l’affirme : il y a ceux qui se bat­tent et ceux qui se con­tentent de vivre, mais tous sont des fig­ures de la résis­tance égales. La mise en scène sin­ueuse n’est que la matéri­al­i­sa­tion ciné­matographique de cet impératif de trans­mis­sion. Der­rière ce bal­let d’images arrachées au réel et sub­limées, Min­ervi­ni ne cesse de saisir la cir­cu­la­tion de la parole comme un flu­ide san­guin et liquoreux : du ser­mon mater­nel aux instruc­tions mil­i­tantes, des slo­gans scan­dés aux incan­ta­tions religieuses, des chants folk­loriques à la soul music, la langue est omniprésente et vivante. Les accents et les tour­nures idioma­tiques sont impul­sifs, cet anglais pop­u­laire est nour­ri à toutes les influ­ences his­toriques et locales. Si la leader des Black Pan­ther revendique que ce mou­ve­ment poli­tique n’est pas une reli­gion — “nous ne vous promet­tons pas la vie après la mort” –, leur cri de ral­liement ressem­ble étrange­ment à la scan­sion con­clu­sive d’une prière. La façon dont ce mantra accom­pa­gne la marche des par­tic­i­pants est sig­ni­fi­catif : il n’y a pas que les corps qui doivent recon­quérir la ville, il faut que la parole abreuve l’espace sonore.