Dans l’im­par­fait mais intéres­sant Val­ley of Stars de Mani Haghighi, on a appré­cié les invi­ta­tions au lâch­er-prise du spec­ta­teur en écho au désir iden­tique chez les per­son­nages. C’est à cette aune que le nou­veau film de ce cinéaste déçoit, en échouant à traduire sa man­i­feste envie de filmer hors des clous en quelque chose d’aussi con­va­in­cant. Pig peut certes séduire a pri­ori par son côté petit rebelle fan de heavy-met­al (comme son pro­tag­o­niste Hasan), faisant entr­er une imper­ti­nence ouverte à l’Occident dans un ciné­ma iranien qu’on sait sous sur­veil­lance : sous son titre au relent de blas­phème, il pro­pose une comédie noire à laque­lle se mêlent rêves, hal­lu­ci­na­tions, visions de gore de slash­er et images en abyme (spot de pub foutraque, tour­nage de film), tout en s’y per­me­t­tant des clins d’œil à des fig­ures du ciné­ma nation­al, une petite vacherie envers l’his­toire (un dia­logue avec un serveur en cos­tume de Shah), et de faire beu­gler à plusieurs occa­sions, comme un leit­mo­tiv, une ver­sion en far­si de “High­way Star” de Deep Pur­ple. Or, dans son envie de ruer dans les bran­car­ds en jouant sur les effets de rup­ture (dans les bas­cule­ments de sens des images comme dans les coups de théâtre de l’in­trigue), Haghighi, de façon aus­si éton­nante que déce­vante, se prend les pieds dans le tapis de ces mêmes effets, accouchant d’un déroulé filmique brouil­lon et jamais vrai­ment impli­quant, où le mon­tage se prend par­fois à sur-sig­ni­fi­er l’ex­ci­ta­tion du cerveau de son per­son­nage jusqu’à en devenir hys­térique. Dans une scène où, enfer­mé au secret, Hasan s’é­vade en pen­sée en s’imag­i­nant gui­tariste dans un con­cert, le sur­dé­coupage pénible du fil­mage de cette presta­tion imag­i­naire est le plus fla­grant témoignage des prob­lèmes esthé­tiques aux­quels le cinéaste est con­duit par une démarche qui appelait sans doute à un peu plus de réflex­ion sur la mise en scène.

Tête de cochon

Une telle approx­i­ma­tion est d’au­tant plus dom­mage­able que l’ar­gu­ment de l’in­trigue, de prime abord promet­teur, ne jus­ti­fie à l’ar­rivée pas tout à fait cette imper­fec­tion. Pig se présente comme un con­te grinçant sur les caprices de la célébrité à l’heure des media de masse dont même l’Iran n’est pas préservé, où le juge­ment ver­sa­tile de la foule d’In­ter­net mon­tre une cer­taine com­pat­i­bil­ité avec l’or­dre moral qui pèse par ailleurs sur la société. C’est ain­si que le film s’ou­vre avec une caméra suiv­ant la tra­jec­toire sin­ueuse de filles accrochées à leurs smart­phones, et se ferme sur un Hasan mi-hilare mi-amer com­men­tant ain­si les réac­tions des mass­es : “Quelle bande de cons !” Les traits d’esprit, c’est un peu la seule arme dont dis­pose ce per­son­nage, cinéaste inter­dit de tourn­er des films par le régime. Ado­les­cent attardé bar­bu vivant chez sa mère un peu per­chée, assis­tant impuis­sant à l’éloignement de ses col­lab­o­ra­teurs (et par­ti­c­ulière­ment de sa muse) par­tis gag­n­er leur croûte auprès d’un rival, cet ego meur­tri et con­damné à l’om­bre s’est réfugié dans l’amer­tume et la com­plainte. Il en envie même la notoriété des réal­isa­teurs recon­nus qui, au même moment, sont vic­times d’un tueur en série qui grave le mot “Porc” sur les fronts de leurs têtes coupées (et le film de citer des noms d’au­then­tiques cinéastes nationaux, dont… Mani Haghighi !). Mais rien à faire, à aucun moment de sa quête de recon­nais­sance (sauf dans une con­clu­sion en forme de retourne­ment de sit­u­a­tion sor­ti de nulle part), Hasan n’au­ra de con­trôle sur les événe­ments ni sur son des­tin, encore moins lorsque s’en mêleront les réseaux soci­aux prompts à s’ériger en juges et en spec­ta­teurs avides. Si le côté peu amène de cet anti­héros, ses jérémi­ades vachard­es et son inadap­ta­tion au monde font par­fois office de traits d’im­per­ti­nence sym­pa­thique (comme une paire de lunettes à mon­ture rouge dans un enter­re­ment), si la fig­ure du tueur peut être vue comme une allé­gorie de la répres­sion plus ou moins explicite et bru­tale à l’œu­vre sur les artistes, on peut regret­ter que cette satire au tir plutôt vague s’ef­fectue, à la longue, sur le dos d’un per­son­nage jou­et des facéties de son auteur.