À l’occasion de la sor­tie du Mashup Over­look Hotel, nous nous sommes entretenus avec son créa­teur, Anto­nio Maria Da Sil­va, l’une des fig­ures de proue du mou­ve­ment en France, depuis les années 1990. Au fil de la dis­cus­sion, nous avons pu dis­cuter du présent et du devenir du Mashup, sous le prisme de sa pro­pre fil­mo­gra­phie, ain­si que de son regard éclairé sur le genre. Si le Mashup est la ren­con­tre formelle entre pra­tique du col­lage ciné­matographique (avant-gardiste) et mix­age musi­cal de disque-jock­ey, il incar­ne actuelle­ment à mer­veille le phénomène de cir­cu­la­tion et de réap­pro­pri­a­tion des images ren­dues acces­si­bles sur Inter­net. Si cer­tains Mashups sont avant tout régis par une logique par­o­dique, « réductible à un principe mécanique », selon la déf­i­ni­tion de Gérard Genette (voir par exem­ple The Chick­en­ing, un Mashup par­o­di­ant Shin­ing de Kubrick), les films d’Antonio Maria Da Sil­va ressem­blent davan­tage à des pas­tich­es où « l’imitation n’est pas sim­ple repro­duc­tion mais bien une pro­duc­tion nou­velle : celle d’un autre texte dans le même style, d’un autre mes­sage dans le même code »[1]. Dans cha­cune de ses créa­tions, un lien intrin­sèque, ou inter­textuel, est tis­sé entre les films réem­ployés, résumant en un réc­it unique le phénomène d’interférences (ou d’influences récipro­ques) à l’œuvre dans l’art ciné­matographique. Le Mashup rad­i­calise en quelques sortes le dis­cours sur le ciné­ma, et se nour­rit de la cinéphilie de ses spec­ta­teurs pour redonner pleine­ment vie aux films recy­clés.

Au moment de débuter notre entre­tien, Anto­nio nous annonçait sa déci­sion d’arrêter le Mashup, lassé d’attendre sa prise au sérieux défini­tive. Retour sur un itinéraire créatif, où il est ques­tion de réc­it, de cinéphilie, et d’histoire du ciné­ma.

Pour­riez-vous nous définir votre vision du ciné­ma Mashup ? Quand avez-vous débuté, et com­ment jugez vous l’évolution du mou­ve­ment ?

Pour ma part, Le Mashup est avant tout un espace de lib­erté. Il offre l’opportunité d’assouvir des fan­tasmes que je ne réalis­erai sans doute jamais dans mon méti­er – puisque je suis, à l’origine, réal­isa­teur « clas­sique ». Il me per­me­t­tait donc de palier à une frus­tra­tion. Mon univers étant plutôt porté vers le fan­tas­tique, la ques­tion du bud­get est selon moi impor­tante, en tout cas du point de vue de mes pro­pres ambi­tions visuelles. Mais il y a aus­si d’autres con­traintes que le Mashup per­met d’éviter, notam­ment des ques­tions logis­tiques. Ma toute pre­mière pra­tique de détourne­ment et de remon­tage (à l’époque, ça n’était pas encore appelé « mashup ») date de 1990. J’avais mon­té à par­tir de VHS, et pro­posé un remix dansant sur la musique et les images des Dents de la mer de Steven Spiel­berg. Il n’y avait pas eu de pro­jec­tion à l’époque, c’était avant tout un pro­jet triv­ial, adressé à mes proches. C’est finale­ment Inter­net qui change tout, et qui per­met le con­tact avec le pub­lic. Après ça, au fil des créa­tions, je me suis diver­si­fié en creu­sant les pos­si­bles nar­rat­ifs. Je me suis ain­si pleine­ment épanouie dans cette pra­tique. Mon pre­mier vrai suc­cès de mashu­peur a été en 2006, lorsque j’ai sor­ti Ter­mi­na­tor VS Robo­cop directe­ment sur Youtube, à l’époque encore une jeune plate­forme [le site a été lancé offi­cielle­ment en févri­er 2005, ndlr]. Les con­tenus étaient encore mod­estes, ce qui explique aus­si, peut-être, le suc­cès.

Par­mi les adeptes du Mashup, la ques­tion de sa légitim­ité a été depuis longtemps dépassée : la pra­tique peut elle-même se con­sid­ér­er comme héri­tière du found footage ou des col­lages avant-gardistes de manière générale. Pour­tant, cer­tains détracteurs peu­vent reprocher l’aspect con­sumériste de cette réab­sorp­tion des images : puisque l’accessibilité aux films est facil­itée par le sup­port (numérique) et le réseau de dif­fu­sion (inter­net), cer­tains prati­ciens du Mashup ont une approche avant tout col­lec­tion­neuse, par­fois un brin didac­tique, ne dépas­sant pas le sim­ple empile­ment d’icônes et de références. Quelle est votre opin­ion ?

Je pense avant tout que dans le Mashup, il y a beau­coup de gen­res et de formes dif­férents. J’apprécie sa diver­sité, le fait que cha­cun s’approprie la pra­tique selon son envie et son ambi­tion. Comme je dis­ais, le Mashup est un espace de lib­erté, prompt aux essais. On peut toute­fois inter­roger la per­ti­nence d’une sim­ple com­pi­la­tion, mais dans le cas des hom­mages aux auteurs (« Trib­ute »), il y a tout de même un véri­ta­ble tra­vail de recherche der­rière : il faut avoir une con­nais­sance pointue de l’œuvre d’un cinéaste pour par­venir à met­tre en relief ses motifs esthé­tiques per­sis­tants ou récur­rents. J’aime assez mélanger les deux finale­ment, racon­ter des his­toires et en même temps racon­ter un aspect de l’histoire du ciné­ma à tra­vers cette his­toire. Mais je m’essaye aus­si à des expéri­men­ta­tions ana­ly­tiques ou plus « éduca­tives ». Par exem­ple dans un autre de mes Mashups, Pulp Fic­tion by Ser­gio Leone, je me suis amusé à rem­plac­er les dia­logues d’un film extrême­ment bavard par un morceau d’Ennio Mor­ri­cone, et ça ampli­fi­ait pour moi l’aspect très scéno­graphique et choré­graphique de la mise en scène de Taran­ti­no, qui a été très influ­encé par Leone. Mais il y avait aus­si un défi nar­ratif : faire pass­er les enjeux de la scènes sans les dia­logues. Et ça fonc­tionne assez à mon sens, même si sa com­préhen­sion passe aus­si par notre con­nais­sance du film.

Cer­tains Mashups nar­rat­ifs assu­ment la dis­par­ité visuelle et sonore des œuvres employées. Les vôtres, au con­traire, plient les plans aux exi­gences nar­ra­tives, dans un moule visuel uni­formisé par vos soins. Il y a un gros tra­vail d’étalonnage, quelques effets appliqués, pour don­ner l’illusion d’une œuvre à part entière. Les per­son­nages ont d’ailleurs prin­ci­pale­ment une fonc­tion nar­ra­tive. Toute­fois, leur fig­ure pop­u­laire implique irrémé­di­a­ble­ment une dimen­sion iconique. Quel est finale­ment l’équilibre, dans vos Mashups, entre l’opportunité créa­trice infinie, et la mise en place d’un récep­ta­cle com­mé­moratif ciné­matographique (ou cinéphile) ?

Mes Mashups reposent pré­cisé­ment sur cet équili­bre que vous définis­sez : à la fois racon­ter une his­toire et créer des hom­mages. En réal­ité, ils pro­posent plusieurs niveaux de lec­ture et de per­cep­tion. On peut par exem­ple les regarder sans être néces­saire­ment un grand cinéphile, du moment que l’his­toire soit prenante. Dans Hell’s Club, mon Mashup le plus célèbre[2], cette ten­sion est par­ti­c­ulière­ment mar­quée : il y a une pléi­ade de per­son­nages pop­u­laires, et la fron­tière entre accu­mu­la­tion et avancée nar­ra­tive est très ténue, surtout au début du film, où je m’occupe prin­ci­pale­ment de présen­ter l’espace. C’est quelque chose d’important pour moi, d’ailleurs : quand je com­mence une nou­velle œuvre, je crée un univers autour de mon his­toire, un envi­ron­nement, un décor, etc. À par­tir de là, je peux déploy­er des péripéties qui seraient vraisem­blables d’un point de vue nar­ratif, dans un envi­ron­nement ratio­nal­isé, à l’architecture très pré­cise. Il y a égale­ment d’autres ques­tions qui se posent sur la dis­par­ité visuelle des films util­isés, de mon point de vue : la qual­ité, la tex­ture, s’il y a du grain, de la couleur, mais aus­si la lumière. Je tra­vaille entière­ment l’éclairage et sa direc­tion lors des champs-con­trechamps pour que ce soit cohérent visuelle­ment. Sinon l’interaction ne fonc­tion­nerait pas entière­ment à mon sens. Après la déf­i­ni­tion de cet espace, le réc­it est mis en place. Dans le cas du début de Hell’s Club, il n’y avait peut être pas d’« his­toire », dans le sens d’un gros scé­nario, mais les inter­ac­tions entre les per­son­nages et cer­taines ram­i­fi­ca­tions définis­saient un réc­it un peu plus implicite, sous-jacent, qui néces­si­tait effec­tive­ment un cer­tain niveau de cinéphilie. Un cinéphile aura donc logique­ment plus de plaisir à regarder. C’est peut être l’une des com­posantes du Mashup et de sa pra­tique du détourne­ment : le jeu com­plice que l’on pro­pose aux spec­ta­teurs-cinéphiles atten­tifs. C’est aus­si pour cela qu’idéalement, il faudrait voir un Mashup deux fois : une pre­mière fois dans un rap­port ludique (l’aspect cinéphile) et une sec­onde pour en saisir tous les enjeux nar­rat­ifs. Après, on peut aus­si s’amuser à décor­ti­quer mon tra­vail en regar­dant quelles solu­tions nar­ra­tives je trou­ve pour faire cohab­iter des films (et donc des univers) dif­férents.

Juste­ment, un exem­ple d’association me vient en tête. Dans Hell’s Club 1.5, Bath­room secrets[3], il y a une séquence où un per­son­nage[4] regarde le miroir (d’où on voit le reflet de Jim Car­rey dans Menteur, menteur) et mur­mure trois fois « Can­dy­man ». Le spec­ta­teur cinéphile sait que cela enclenche nor­male­ment une mécanique hor­ri­fique (en référence au film Can­dy­man). Effec­tive­ment, à ce moment pré­cis, le per­son­nage de Car­rey entre dans une phase de délire et pète les plombs, juste après qu’un étrange vis­age ne lui appa­raisse en vision. Au lieu d’une appari­tion hor­ri­fique, il s’agit au con­traire d’une régres­sion comique. Sans pré-con­nais­sance cinéphile, la causal­ité d’en­chaîne­ment nar­ratif paraît en sur­face com­plète­ment absurde. Il y a donc bien un rac­cour­ci, puisque la soudaine folie du per­son­nage n’est pas jus­ti­fiée par le réc­it, elle l’est par le jeu de références. C’est ce tra­vail de décodage des asso­ci­a­tions qui rend intéres­sant tout Mashup finale­ment, et qui redonne vie aux films recy­clés. Le spec­ta­teur par­ticipe en con­frontant sa pro­pre mémoire du ciné­ma, mais égale­ment son savoir-faire de spec­ta­teur (saisir les enjeux de la nar­ra­tion).

Oui c’est vrai, j’ai fait « con­fi­ance » aux spec­ta­teurs, même si, finale­ment, je ne me suis pas soucié de savoir si la causal­ité nar­ra­tive serait com­prise ou pas, car j’ai imag­iné cet épisode comme un assem­blage de sketchs aux con­nex­ions un peu absur­des. Avec le recul, je le trou­ve peut être un peu trop com­pos­ite, pas assez affir­mé dans son réc­it. D’ailleurs, sur cette séquence en ques­tion, j’ai effec­tive­ment poussé l’absurde jusqu’au bout puisque, oui, comme vous le relevez, une tête appa­raît comme un flash, mais sans être con­nec­tée au cadre diégé­tique (les toi­lettes) : il s’agit d’une appari­tion, et en même temps de la fig­u­ra­tion d’un « jeu de mot » retran­scrit visuelle­ment – le vis­age étant celui de l’acteur John Can­dy. Can­dy, Can­dy­man. Un sim­ple clin d’œil assez léger finale­ment. En fait, sans par­ler de rac­cour­ci volon­taire, je dirais plutôt que je n’ai pas cher­ché à faciliter la com­préhen­sion car j’aime oblig­er le spec­ta­teur à se pos­er des ques­tions, et à revoir le film avec un autre regard. S’il saisit tout dans l’immédiat, ce n’est pas très amu­sant.

On a l’impression que vos Mashups sont entière­ment maîtrisés alors même que vous effectuez un tra­vail de détourne­ment, où le film d’origine doit se tor­dre à vos exi­gences. Out­re que cela fait écho aux éter­nelles chamail­leries entre l’importance du tour­nage et celle du mon­tage (le mon­tage étant, pour Orson Welles notam­ment, le seul moment où un cinéaste con­trôle entière­ment son film), cela est aus­si révéla­teur d’un aspect assez inhab­ituel dans la créa­tion ciné­matographique : le tra­vail dans l’intimité, seul. Le Mashup per­met ain­si l’affranchissement de la dimen­sion indus­trielle et col­lec­tive (et tout ce que cela implique en matière de droit, d’argent, de moyens, d’entourage, etc.). Rien ne peut finale­ment entraver la créa­tiv­ité d’un mashu­peur, pas même la dimen­sion tech­nique : il est pos­si­ble a pri­ori d’effectuer une recon­fig­u­ra­tion infinie d’une matière ciné­matographique (à défaut d’une réin­ven­tion pure du réel, pro­pre au tour­nage). Si toutes les asso­ci­a­tions sont pos­si­bles, dans n’importe quel envi­ron­nement et au gré d’une physique entière­ment mod­u­la­ble, vous ne pensez pas qu’il faudrait finale­ment rap­procher le Mashup à l’animation ?

Pour le coup, oui ! On peut com­pos­er des images avec des élé­ments dis­parates, c’est vrai, et je fais sou­vent cela. Dans cer­tains de mes Mashups, j’ai recréé entière­ment les décors. Moi-même, je suis très attiré par l’animation, et mon prochain film, c’est pré­cisé­ment un long-métrage ani­mé[5]. Le Mashup m’a d’ailleurs per­mis d’affiner ma tech­nique et mon savoir-faire de mon­teur. Dans ce film en ques­tion, je fais du mon­tage de gestes, comme je pour­rai le faire dans un Mashup. J’aime aus­si l’animation pour ça, par la façon dont elle m’oblige à être créatif pour palier aux prob­lèmes, et en même temps je peux pouss­er plus loin la fan­taisie, sans grands moyens logis­tiques.

Après, je reste aus­si un adepte du tour­nage. Un film se créé à tous les niveaux, avec les savoir-faire de toute une équipe, au mix­age, au bruitage, à la lumière, au mon­tage. Je com­prends, bien enten­du, la ques­tion puisque le Mashup c’est du pur mon­tage, et cer­tains voient cela pré­cisé­ment comme un atout majeur, puisqu’on se débar­rasse de la dif­fi­culté du tour­nage et surtout des moyens qu’il néces­site. En revanche, au niveau nar­ratif, je pense que c’est beau­coup plus dif­fi­cile de struc­tur­er un réc­it cohérent dans le cadre du Mashup pour les raisons évo­quées dans votre ques­tion.

Si l’on se ren­con­tre aujourd’hui, c’est à l’occasion de la sor­tie au début de l’été de votre dernier Mashup, Over­look Hotel. Pou­vez-vous nous par­ler de ce film, et de la dif­férence, peut être, avec vos autres œuvres ?

Le pro­jet a débuté comme tous les autres, et ce qui le dif­féren­cie, c’est un peu son résul­tat. Tout com­mence par une idée de départ sim­ple. Ici, en l’occurrence, c’était une fan­taisie un peu triv­iale et totale­ment geek qui me moti­vait : associ­er la célèbre scène du meurtre sous la douche dans Psy­chose d’Hitchcock avec celle de la cham­bre 237 dans Shin­ing de Kubrick. Je voulais tout sim­ple­ment rem­plac­er le tueur au couteau par Jack Tor­rance et sa hache. Il faut savoir que je ne pré­pare pas de scé­nario, de sto­ry­board ou de plan de tra­vail, l’écriture se fait en même temps que le mon­tage – même si tout est plus ou moins clair dans ma tête. Des idées de sit­u­a­tions me vien­nent, mais pas encore de fil con­duc­teur. L’histoire vient au fur et à mesure. Par­al­lèle­ment, j’effectue des recherch­es sur les films que je reprends, ain­si que sur les thèmes qui m’intéressent, et c’est cette démarche qui mène au sec­ond niveau de lec­ture qui tra­verse tous mes Mashups : la dimen­sion cinéphile, l’hommage au ciné­ma, per­me­t­tant ain­si, en même temps, de for­muler l’ensemble du réc­it. Dans le cas du Over­look, je voulais ren­dre hom­mage aux clas­siques de l’épouvante et du fan­tas­tique, revenir un peu sur les courants qui ont tra­ver­sé le genre, aux États-Unis, au XXe siè­cle, et pro­longer l’histoire de Shin­ing – les mésaven­tures de Jack Tor­rance, inter­prété par Jack Nichol­son, tou­jours occupé à finir son roman (cette fois, on peut y observ­er son tra­vail, à l’inverse du film orig­i­nal, totale­ment opaque sur cet aspect). J’avais déjà fait un Mashup inti­t­ulé Rise of the Boogey­men où je con­vo­quais plutôt l’univers hor­ri­fique du slash­er et ses grandes fig­ures (Jason, Michael Myers, etc.). Là, ce sont vrai­ment des films – et non des icônes hor­ri­fiques – qui m’intéressaient en pri­or­ité : Shin­ing et Psy­chose donc, mais aus­si Rosemary’s Baby, Six­ième Sens, L’Ex­or­ciste. Pas for­cé­ment des films vio­lents et gore, mais qui m’ont mar­qué et qui ont mar­qué aus­si, à mon sens, la cinéphilie et plusieurs généra­tions de spec­ta­teurs.

Le réc­it – à deux niveaux – se met­tait ain­si en place, mais je voulais vrai­ment ajouter un liant nar­ratif. J’ai donc créé une voix-off et des dia­logues orig­in­aux, ce qui est totale­ment inédit dans ma fil­mo­gra­phie Mashup. Je pou­vais ain­si abor­der plus explicite­ment cer­tains thèmes, et com­plex­i­fi­er, un peu plus qu’à l’accoutumée, le réc­it et sa tem­po­ral­ité. J’ai voulu par­ler du proces­sus de créa­tion, et pro­pos­er une sorte de jeu de miroir : Jack Tor­rance comme le reflet de Stephen King, l’écrivain, et moi m’identifiant au per­son­nage en livrant une auto­bi­ogra­phie sur ma façon de for­muler mes créa­tions. Pour être le plus explicite, je suis même allé jusqu’à faire appa­raître Stephen King en per­son­ne, dans le miroir. L’idée est aus­si de con­vo­quer sa fig­ure pour appos­er son pro­pre regard sur les dif­férentes adap­ta­tions dont son œuvre lit­téraire a été l’objet. En quelques sortes, le Over­look est un bilan sur mon tra­vail (et sur moi). C’est ce qui dif­féren­cie défini­tive­ment ce Mashup des autres : la troisième dimen­sion per­son­nelle. La com­préhen­sion de cet aspect est facil­itée par la voix off, c’est vrai, et sans doute ai-je été par­fois un peu trop expli­catif et direc­tif dans son util­i­sa­tion.

La série des Hell’s Club repo­sait plutôt sur un sché­ma nar­ratif syn­thé­tique : des micro-séquences qui for­ment une suite de péripéties, dans le cadre d’un lieu-don­né com­mun. Ici, l’aspect épisodique est ratio­nal­isé par l’histoire (les pas­sages du livre de Tor­rance). C’est finale­ment la grande dif­férence, cette mise en abyme du créa­teur qui per­met de jus­ti­fi­er l’accumulation ?

Effec­tive­ment, dans les Hell’s Club, le but du jeu (nar­ratif) pour moi est de par­venir à faire cohab­iter des per­son­nages dif­férents et à reli­er toutes les scènes accu­mulées dans un réc­it com­mun. Alors que dans le Over­look, l’accumulation des scènes, c’est pré­cisé­ment le sujet du film, comme vous le rap­pelez. Pour en revenir à la ques­tion cinéphile déjà posée, je pense que le réc­it est suff­isam­ment clair et struc­turé pour être appré­cia­ble sans grandes pré-con­nais­sances. C’est tou­jours mon but, livr­er une his­toire acces­si­ble à tous. De plus, les films util­isés restent, selon moi, des grands clas­siques, déjà très con­nus. Con­cer­nant les dif­férences, si l’on com­pare aux Hell’s Club ou même à tous mes autres Mashups, c’est aus­si la ques­tion spa­tiale que je pose ici dif­férem­ment. Puisque nous sommes dans un hôtel fan­tas­tique, j’ai pu jus­ti­fi­er une plus grande lib­erté archi­tec­turale, notam­ment dans des pas­sages de lieux qui ne pou­vaient a pri­ori pas être asso­ciés. Si le lieu est impor­tant – l’hôtel – je me suis moins attaché à la déf­i­ni­tion claire de l’espace. En plus, le Over­look était motivé par une véri­ta­ble ambi­tion : non pas seule­ment la for­mu­la­tion d’un réc­it alter­natif – pro­pre au Mashup en général – mais une œuvre qui se hisserait au niveau de son mod­èle, puisque le but est vrai­ment de pro­pos­er une suite inédite à Shin­ing. Même si on pour­ra me rétor­quer que dans l’absolu, je reprends des séquences de films exis­tants.

Il y a toute­fois cer­tains pas­sages un peu plus dif­fi­ciles à com­pren­dre, ou plus ouverts aux inter­pré­ta­tions et appro­pri­a­tions per­son­nelles. Vous nav­iguez d’ailleurs entre plusieurs reg­istres de mon­tage, lors de cer­taines séquences où la nar­ra­tion peut appa­raître comme « sus­pendue ». Je pense notam­ment aux « mul­ti­ples Jack », où vous com­pilez plusieurs plans de Jack Nichol­son issus de dif­férents films, et de toute époque, ce qui entraîne une sorte d’ac­cu­mu­la­tion de plusieurs couch­es de tem­po­ral­ités. Ce pas­sage con­dense finale­ment votre pro­jet esthé­tique. Déjà, je l’interprète, dans un pre­mier temps, comme un hom­mage pur à l’acteur, alors que ces plans n’ont aucune rai­son diégé­tique de cohab­iter. Mais en même temps, cette accu­mu­la­tion a aus­si un rôle nar­ratif dans votre pro­pre réc­it (et celui que vous refor­mulez, le Shin­ing de Kubrick) : Jack Torrance/Nicholson n’est qu’une sim­ple VERSION tem­porelle du per­son­nage, alors que de mul­ti­ples ver­sions com­poseraient la réal­ité diégé­tique. C’est un peu votre manière de jus­ti­fi­er pourquoi il appa­raît sur la pho­to à la fin du film de Kubrick ?

Oui c’est ça ! J’ai imag­iné cette séquence en dou­ble : dans un pre­mier temps, un hom­mage à la fil­mo­gra­phie du mon­stre sacré Nichol­son, en par­ti­c­uli­er les scènes où on le voit rire, et dans un sec­ond temps, un pas­sage sub­jec­tif où on entre dans la tête et la folie de Jack Tor­rance, qui se voit à dif­férentes péri­odes de sa vie. Il y a d’ailleurs un autre pas­sage où il se voit plus vieux dans le reflet du miroir.

La voix off situe le réc­it 38 ans après (de nos jours en fait), mais à mon sens la tem­po­ral­ité est beau­coup plus ambiguë, à cause de l’ou­ver­ture et la fer­me­ture iden­tique, la chan­son mélan­col­ique des Innon­cents de Jack Clay­ton (et qui racon­tait aus­si l’his­toire de per­son­nages coincés dans une mai­son hors du temps, avec des fan­tômes du passé).

C’est exacte­ment ça. L’idée que je voulais faire pass­er, c’est que le temps n’avait pas bougé. Pour lui, il n’y a plus de suc­ces­sion tem­porelle. Il peut être en 2018 ou en 1980. Après, cette idée peut effec­tive­ment échap­per à ceux qui ne con­nais­sent pas Les Inno­cents. Mais en faisant un peu de recherche on peut com­pren­dre facile­ment. Je suis ravi quand on me sol­licite pour révéler quelques secrets (l’avantage d’Internet est qu’on inter­ag­it directe­ment), même si idéale­ment, je préfér­erais que les spec­ta­teurs les décou­vrent d’eux-mêmes. Si les gens font preuve de curiosité, je suis con­tent, car j’ai dou­ble­ment réus­si ma mis­sion com­mé­mora­tive : je les pousse à aller à la ren­con­tre de films qu’ils ne con­nais­sent pas for­cé­ment, et à « creuser » un peu. Tous mes Mashups sont tra­ver­sés d’une mul­ti­plic­ité de détails qui ren­voient à une his­toire du ciné­ma, qu’elle soit cul­turelle, esthé­tique ou par­fois sim­ple­ment anec­do­tique (de style « secrets de tour­nage »). Je ne laisse en général rien au hasard dans les détails visuels que je pro­pose. Dans le Over­look, j’ai dis­séminé plusieurs clins d’œil : par exem­ple, chaque cham­bre a son numéro, et la 13 per­met de pénétr­er dans le monde de Mis­ery, qui est le 13e roman de Stephen King. Autre exem­ple, la plante devant le bureau de Jack Tor­rance est tirée de La Petite Bou­tique des hor­reurs, pre­mier rôle mar­quant de Jack Nichol­son. Ou encore dans Hell’s Club, lorsque Tra­vol­ta regarde Paci­no, je ren­voie évidem­ment à Sat­ur­day Night Fever, mais ce qu’il faut savoir par ailleurs, c’est que Tra­vol­ta était vrai­ment fan de Paci­no, c’était un de ses mod­èles. Et l’affiche de Ser­pi­co accrochée dans la cham­bre de Tony Manero, c’est Tra­vol­ta qui l’a pro­posée. Quelque part, j’aime assez bien cette idée de racon­ter les con­di­tions et les secrets de créa­tion de ciné­ma, fût-ce à échelle micro­scopique.

Oui et c’est plus intéres­sant que les cas de com­pi­la­tions un peu didac­tiques et réduc­tri­ces que l’on trou­ve sur Inter­net, où des plans de films sont accu­mulés, avec la pré­ten­tion de résumer l’histoire du ciné­ma au moyen d’œuvres jugées les plus « représen­ta­tives ».

C’est l’un des enjeux de mes Mashups. Mais il y a une part d’intuitivité qui fai­sait que je n’étais pas con­scient de tout ça au départ. C’est vrai­ment à par­tir des films qui ont suivi Ter­mi­na­tor Vs Robo­cop, à mesure que j’explorais les pos­si­bles du Mashup, que j’ai con­sciem­ment réin­jec­té cette dimen­sion cinéphile implicite. Par­fois, au moment même de leur créa­tion, je n’avais pas tous les élé­ments en tête. Par exem­ple, Bruce Lee Vs Bruce Lee, un autre de mes Mashups, avait pour point de départ une idée sim­ple, que Bruce Lee se bat­te con­tre lui-même. Mais au moment de débuter le pro­jet, j’ai fait beau­coup de recherche sur Bruce Lee. Je me suis vrai­ment ren­du compte à quel point c’était un phénomène mon­di­al. C’est qua­si­ment un Dieu en Asie, il y a beau­coup de stat­ues en son hon­neur. Et j’ai donc voulu repren­dre l’une de ces stat­ues dans mon Mashup (elle appa­raît au per­son­nage telle une hal­lu­ci­na­tion). Là, c’était clair, l’idée ciné­tique (le com­bat) était dépassée au prof­it d’un affron­te­ment cul­turel : Bruce Lee con­tre sa pro­pre image. Je voulais super­pos­er en un plan le com­bat­tant, le per­son­nage, et l’icône Bruce Lee, pour véhiculer l’idée d’héritage, c’est-à-dire ce qu’il représente et ceux qu’il a inspirés. C’est pour ça qu’après, on voit tous ces autres acteurs, qui sont pour moi des vrais héri­tiers de Bruce Lee : Van Damme, Jet Li. Sans mes recherch­es, je n’aurais pas pu en arriv­er là, c’est-à-dire pro­pos­er une intro­spec­tion sur le ciné­ma.

Il me sem­ble — mais l’impression est peut être faussée (vous me don­nerez votre avis) — que beau­coup de Mashups tour­nent sou­vent autour des mêmes œuvres et des mêmes maîtres : Hitch­cock et Kubrick. Vous aviez très rarement tra­vail­lé à par­tir des films de ces deux cinéastes (sauf de manière un peu périphérique). Et là, c’est la ren­con­tre ultime entre deux œuvres-mon­u­ments (cinéphiles) : Shin­ing et Psy­chose. Les deux films sont ain­si présen­tés comme les récep­ta­cles par excel­lence d’un genre hor­ri­fique (ou fan­tas­tique, mais peu importe le genre, on est plutôt sur une ques­tion de reg­istre). 

Je ne sais pas si on peut être défini­tif avec cette impres­sion, mais c’est vrai que tous les mashu­peurs que je con­nais ont en général envie de se frot­ter à ces grands clas­siques de deux cinéastes incon­tourn­ables, Hitch­cock et Kubrick. L’im­por­tance de Psy­chose dans le Mashup, est égale­ment liée, à mon sens, à sa séquence du meurtre sous la douche, très découpée, comme un Mashup finale­ment. Elle con­stitue déjà une étrangeté visuelle qui pousse à la réap­pro­pri­a­tion et à la pro­jec­tion de ses pro­pres désirs – ce que fait un peu Bri­an de Pal­ma dans cer­tains de ses films. Ce procédé est devenu avec le temps incon­tourn­able, on ne s’en rend peut être plus vrai­ment compte aujourd’hui. Beau­coup de films ont util­isé cette méth­ode de sur-découpage, car Hitch­cock avait com­pris que la véri­ta­ble ter­reur vient du hors-champ. Par exem­ple pour l’une de mes séquences de meurtre dans le Over­look, j’ai repris des pas­sages de Liai­son fatale, qui étaient mon­tés à la manière de Psy­chose (l’hommage y était explicite, ils sont allés jusqu’à repren­dre le même car­relage). Je pense donc qu’il s’agit finale­ment d’une sorte de fan­tasme que de pou­voir pro­pos­er sa pro­pre ver­sion de ce clas­sique. En tout cas j’ai voulu tor­dre sa célèbre scène et pro­pos­er une his­toire qui va au-delà, en pous­sant les asso­ci­a­tions. Je dirai que c’est la car­ac­téris­tique prin­ci­pale de mon œuvre glob­ale : ouvrir la boite de Pan­dore – à la fois l’aspect cinéphilique, et à la fois l’aspect créatif, une ouver­ture des pos­si­bles qui ren­voie aus­si à l’idée d’un théâtre imag­i­naire. Si je parviens à sur­pren­dre l’auditoire avec une scène que tout le monde con­naît par cœur, j’ai accom­pli ma mis­sion.

C’est un peu le chal­lenge du Mashup : être dans un proces­sus de recréa­tion per­ma­nent (puisqu’un même film peut être emprun­té et décliné de plusieurs manières) alors même que l’œuvre ciné­matographique est a pri­ori défini­tive. Par con­séquent, l’effet de sur­prise sera tou­jours lim­ité par le mou­ve­ment ini­tial du film d’origine : par exem­ple, lorsque Jack Tor­rance ren­con­tre le clown tueur de It (le remake), vous vous appuyez ici sur le fameux pas­sage avec la femme dans la baig­noire. On en con­naît l’issue – Jack recule – ce qui nous per­met aus­si d’anticiper le déroule­ment de la séquence.

Pas tout le temps en fait. Ça peut être une crainte, mais dans la séquence en ques­tion, la mécanique ini­tiée n’est aucune­ment le sus­pens (est-ce qu’il va s’en sor­tir ?), puisqu’il est de toute façon le héros de ce réc­it. Effec­tive­ment, on anticipe le fait qu’il va sor­tir de la pièce, et donc qu’il sera au moins tem­po­raire­ment invin­ci­ble et imper­méable aux dan­gers de l’hôtel (et donc ça pour­rait en atténuer l’horreur). Mais ce n’est pas gênant pour moi. Je pense qu’avec un peu d’astuces, on peut remod­el­er entière­ment la scène. Il suf­fit finale­ment de s’inspirer d’Hitchcock : par la frag­men­ta­tion des plans, il a ampli­fié l’affect d’une scène de meurtre, et a retran­scrit son inde­scriptible vio­lence. Là j’ai lais­sé la séquence de Tor­rance dans la baig­noire se dérouler entière­ment car je voulais qu’on reste avec lui, je n’avais pas en tête de sug­gér­er qu’il puisse être en dan­ger, puisqu’il est le fil con­duc­teur du réc­it. Le véri­ta­ble dan­ger pour lui, ce sont ses pro­pres pen­sés, ses idées de meurtre, sa folie destruc­trice. Rien qui ne puisse l’atteindre physique­ment.

J’aimerai revenir à la ques­tion de la pop­u­lar­ité de ces deux films. Il y a notam­ment eu la sor­tie, cette année de Ready Play­er One réal­isé par Steven Spiel­berg. Le film rejouait pré­cisé­ment Shin­ing, lors d’une scène, dans un reg­istre ludique et attrac­t­if (dans le sens d’un parc d’attraction).

Oui c’est vrai, et je pense que Ready Play­er One doit aus­si beau­coup au Mashup, dans sa manière de recon­fig­ur­er la recon­fig­u­ra­tion, et de ren­dre hom­mage à la cir­cu­la­tion cul­turelle, tous sup­ports con­fon­dus. Après, de manière générale, tout cinéaste est avant tout cinéphile, à mon sens. Il y a donc for­cé­ment des con­nex­ions qui peu­vent se for­mer. Dans le cas du Mashup, ces con­nex­ions cinéphiles sont au cœur du proces­sus créatif. Après, il y a plusieurs manières d’y par­ler de ciné­ma, impli­quant plusieurs niveaux de cinéphilies. Mais après tout, qu’est ce qu’être cinéphile : se pli­er à une vision col­lec­tive un peu imposée sur ce qui con­stitue les grandes œuvres de ciné­ma, ou au con­traire pouss­er sa curiosité et aller à la ren­con­tre de l’inconnu ?

Je tiens à pré­cis­er toute­fois que mes Mashups ne sont pas pen­sés comme des films de « fan ». Je n’ai pas d’admiration par­ti­c­ulière pour Shin­ing ou Kubrick. Je ne vais pas me met­tre en posi­tion de béat­i­tude devant son œuvre. Je m’appuie avant tout sur des extraits où la puis­sance formelle est indé­ni­able pour for­muler au mieux mon réc­it. La Mashup en général doit garder, je pense, une forme icon­o­claste, cass­er la solen­nité. Et surtout, on ne doit pas avoir peur de mélanger tous les films, cass­er la ver­ti­cal­ité éli­tiste qui tend à sépar­er les grandes œuvres du reste. C’est pour ça que dans Hell’s Club je mélange cer­tains chefs‑d’œuvre avec des films que l’on peut con­sid­ér­er comme mineurs ou franche­ment mau­vais.

Le Over­look Hotel s’attache autant au film de Stan­ley Kubrick qu’au roman de Stephen King. Dans le roman, la folie de Jack s’intégrait pro­gres­sive­ment dans un proces­sus un peu com­plexe met­tant en per­spec­tive son passé houleux (alcoolisme) prop­ice à la mise en place d’un cli­mat fan­tas­tique. La peur s’installait grâce au thème général de la méta­mor­phose (à l’image de la scène cen­trale du roman, les ani­maux en buis­son qui s’animent). Tan­dis que dans le film de Kubrick, le proces­sus est un peu plus opaque, plus intro­ver­ti, labyrinthique, à l’image juste­ment de la scène finale. Finale­ment, le thème et le motif de la méta­mor­phose, n’est-ce pas le sujet prin­ci­pal du Mashup : recréer, remod­el­er, refor­muler, trans­former ?

Oui tout à fait, et c’est pour ça que dans le labyrinthe, à la fin de Over­look Hotel, il y a toutes ces créa­tures : je ren­voie à l’idée du Mino­tau­re, au fond du labyrinthe. Mais surtout j’ai don­né l’impression que c’est un même mon­stre qui change de forme et de struc­ture, comme s’il y avait méta­mor­phose. J’ai par­ti­c­ulière­ment insisté sur cette dimen­sion syn­thé­tique, irréelle, presque ani­mée : par exem­ple j’ai mis des loups du film 300 car j’appréciais leur côté com­plète­ment arti­fi­ciel, puisqu’ils ont été ani­més (j’aurai pu pren­dre des vrais loups après tout). Cette mon­stru­osité dans le labyrinthe, c’est aus­si pour moi une manière de ren­dre hom­mage à Love­craft, qui a beau­coup mar­qué la lit­téra­ture fan­tas­tique améri­caine – et sa décli­nai­son ciné­matographique. Donc oui, je ren­voie au roman aus­si, que je mélange à son adap­ta­tion, et j’ai suivi le fil de l’œuvre lit­téraire de King, en inté­grant d’autres adap­ta­tions : It, Simetierre, Car­rie, Chris­tine. Ce n’est pas un secret, Stephen King n’a pas vrai­ment aimé la ver­sion Kubrick, trop éloignée à son goût de son livre. En revanche, il a plutôt appré­cié Chris­tine de John Car­pen­ter. Dans le Over­look Hotel, la voiture finit d’ailleurs par écras­er Jack, dans le labyrinthe. Plus pré­cisé­ment c’est son pro­prié­taire et créa­teur, Arnie (joué à l’époque par Kei­th Gor­don), qui l’écrase. Ce point est impor­tant : dans le film de Car­pen­ter autant que dans le roman de King, Arnie est présen­té comme l’auteur de Chris­tine, celui qui lui redonne vie. Par con­tre, lorsque Chris­tine com­met un crime, à aucun moment Arnie n’est vis­i­ble à bord du véhicule, puisque ce dernier agit (hypothé­tique­ment) seul. J’ai donc mis son vis­age der­rière la vit­re, pour sug­gér­er que c’est bien l’auteur de Chris­tine (Arnie/Stephen) qui écrase le Tor­rance de Kubrick. J’aurai pu met­tre le vis­age de King en per­son­ne à la place, mais ça aurait été trop fla­grant comme inten­tion. Mal­gré tout, j’ai quand même ten­té une réc­on­cil­i­a­tion à la fin du film. Quand Jack Tor­rance dit en voix-off, dans le Over­look, « j’ai créé des mon­stres qui ont fini par m’échapper », c’est Stephen King qui par­le, lucide sur le fait que plus rien de ce qu’il a créé ne lui appar­tient totale­ment désor­mais. Et moi aus­si quelque part, quand je con­stru­is un Mashup, ça m’échappe aus­si, je n’ai pas for­cé­ment con­science de tous mes choix. Le fait est que les com­men­taires extérieurs nour­ris­sent par­fois postérieure­ment ma pro­pre réflex­ion sur mes films. Par con­séquent, j’apprends et décou­vre moi aus­si des choses en faisant des Mashups. Pour un chercheur en ciné­ma, ça peut prêter à sourire, mais moi je suis con­tent de ça, que le fruit des mes recherch­es quand je pré­pare un pro­jet se trans­forme en élé­ment de créa­tion, en com­posante esthé­tique – et c’est quelque part l’une de ses beautés. Et d’un point de vue per­son­nel, je vois aus­si que mes Mashups m’échappent, sur Inter­net, puisque je con­state que des gens ont repris cer­tains pas­sages de mes créa­tions. Quelque part je suis con­tent, c’est aus­si le jeu d’Internet, la cir­cu­la­tion des images, et ça per­met de per­pétuer infin­i­ment ce proces­sus de recy­clage.

Pensez-vous que la lim­ite du Mashup, c’est finale­ment sa manière d’être perçu : dans une vision un peu réduc­trice d’éternel dou­blon triv­ial, puisque recy­clant des œuvres ?

Le prob­lème c’est qu’il n’y a pas encore assez de Mashups « sérieux », qui met­tent en retrait cette dimen­sion ludique. Pour l’instant ce sont surtout des gags, des choses amu­santes. Peut être que le pub­lic ne s’at­tend pas à plus ambitieux.

Et c’est ce qui vous frus­tre actuelle­ment, ce qui a entrainé votre résig­na­tion et votre volon­té d’arrêter le Mashup ?

Oui et non. Peut être que le canal de dif­fu­sion, Inter­net, fait qu’on entre dans un rap­port dif­férent aux images, où notre con­cen­tra­tion se retrou­ve amoin­drie. Mais j’ai eu la chance d’être pro­jeté en salle, et là je peux dire que l’attention était soutenue et les retours posi­tifs. 20 ou 30 min­utes en salle, ce n’est rien. La per­cep­tion du temps est dif­férente. Sur inter­net, 30 min­utes, c’est la fin du monde. Surtout si l’on n’avait pas prévu d’aller voir l’œuvre et que l’on tombe dessus par hasard : ça nous fait entr­er dans une logique de con­sul­ta­tion qui fait que l’on ira pas for­cé­ment au bout. Je sais que ça sera dif­fi­cile de retenir le spec­ta­teur « imprévu » plus de 5 min­utes. Mais ça fait aus­si par­ti du proces­sus de dif­fu­sion du Mashup, à la fois son obsta­cle et sa richesse (après tout, on peut touch­er une large audi­ence, et donc être vus mas­sive­ment, ce qui est aus­si une belle récom­pense pour un artiste). Son côté « out­sider » résulte aus­si du fait que l’on ne traite pas sys­té­ma­tique­ment de ses nou­velles sor­ties dans les revues spé­cial­isées, à l’inverse des sor­ties salles. Mais là c’est un autre prob­lème qui se pose, d’ordre autant cul­turel qu’économique (il faut le temps de voir tous les Mashups et de pou­voir les traiter). Mais per­son­nelle­ment je n’ai pas à me plain­dre, j’ai sou­vent été sol­lic­ité par la presse, je pense surtout à mes col­lègues.

Et en même temps, si on cen­tralise la dif­fu­sion du Mashup sur une seule plate­forme, et si on régule les sor­ties, est-ce qu’on ne perd pas cette idée de lib­erté ? Quid d’un change­ment de sup­port de dif­fu­sion ? Ça reste finale­ment un prob­lème d’accessibilité inhérent à toutes formes d’arts alter­na­tives, qui finis­sent par con­stituer des nich­es vers lesquelles il faut faire l’effort d’aller – par exem­ple lorsque Jean-Luc Godard, qui est tout de même un cinéaste très célèbre, sort ses Histoire(s) du ciné­ma, cela reste assez mécon­nu du grand pub­lic. Le Mashup a l’avantage d’être plus acces­si­ble, en tous points. Mais de la même manière se pose la ques­tion sur son devenir.

En plus quand Godard fait ses col­lages, on ne dit pas vrai­ment « ces images ne sont pas à lui », on estime l’œuvre dans son entièreté. Après, encore une fois, j’insiste sur le fait que l’on a ten­dance à lim­iter le Mashup à sa dimen­sion ludique, où les asso­ci­a­tions saugrenues entre les films sont perçues unique­ment comme des catal­y­seurs comiques. Peut être que le terme « mashup » est trop con­noté « memes, inter­net, détourne­ment comique ». Le change­ment de regard pren­dra peut-être du temps. Mais en tout cas je n’arrête pas le Mashup parce que ça ne mène « nulle part ». Déjà, d’un point de vue créatif, il y a encore telle­ment de pos­si­bil­ités ! Hon­nête­ment, on en est pour l’instant qu’au début de son poten­tiel d’exploitation et d’inventivité. La lim­ite du pos­si­ble reste finale­ment l’imagination, mais aus­si cette espèce de bar­rière men­tale qui nous main­tient sur ce qui est acquis. Je ne généralise pas du tout, mais un exem­ple sim­ple : la fameuse scène de douche, moi-même j’ai eu du mal à la déclin­er, car j’avais en tête le meurtre ini­tial, avec le couteau qui brille (si cher à Hitch­cock). Je n’arrivais pas à m’en détach­er. J’ai mis un peu de temps à avoir le déclic, qui fut d’utiliser l’environnement et me dire qu’il y a d’autres pos­si­bil­ités de meurtre : avec l’eau, élec­tro­cu­tion et noy­ade par exem­ple, etc… De manière générale, c’est dif­fi­cile de faire abstrac­tion de l’orientation nar­ra­tive ini­tiale­ment imposée. Il faut faire l’effort de déstruc­tur­er les plans et les réduire à leur fig­u­ra­tion la plus pri­maire (on en revient à une ques­tion de mou­ve­ment).

Ensuite, si on se pose d’un point de vue économique, il y a encore de grands pas à faire, notam­ment l’épineuse ques­tion des droits d’auteur. En tout cas, d’un point de vue per­son­nel, je ne fais pas ça pour l’argent, et le Mashup ne me rap­porte rien, je ne moné­tise pas ma chaîne YouTube non plus. Toute­fois, en ter­mes de « vues », je n’ai plus con­nu de suc­cès sim­i­laire à celui du pre­mier épisode de Hell’s Club, alors même que j’y débu­tais à peine l’exploration des pos­si­bles. Mais avec le Over­look, j’ai passé un nou­veau cap, et je n’avais jamais eu autant de com­men­taires aus­si poin­tus et rich­es. Ça c’est une belle récom­pense. Et c’est vrai que je soigne la fini­tion de mes Mashups, afin d’anticiper une poten­tielle pro­jec­tion en salles. Ça sera le cas d’ailleurs pour ce dernier, nor­male­ment, en sep­tem­bre. Du coup, ça répond en par­tie à cette ques­tion sur le devenir, sur la migra­tion de sup­port : pour ma part, ce serait for­mi­da­ble d’être pro­jeté régulière­ment en salles. Je suis per­suadé, j’espère, que dans quelques années, on pour­ra faire des long-métrages de Mashup qui seront dif­fusés sys­té­ma­tique­ment au ciné­ma, et qui ne poseront plus de prob­lèmes de droit. Il faudrait s’inspirer du sys­tème de for­fait du sam­ple en musique, où on « loue » le morceau. Comme ça, on reste respectueux de la ques­tion du droit d’auteur. Mais ce proces­sus est long, ça n’aboutira pas dans l’immédiat hélas.

Notes

Notes
↑1 Gérard Genette, Palimpses­te, la lit­téra­ture au sec­ond degré. 1982.
↑2 il s’agit en réal­ité d’une série de trois Mashups. Le pre­mier épisode a con­nu un très vif suc­cès mon­di­al.
↑3 3e épisode de la série, mais se déroulant au même moment que les évène­ments du pre­mier.
↑4 En l’occurrence, le Howard Hugh­es joué par DiCaprio dans Avi­a­tor.
↑5 Il s’agit d’un réc­it post-apoc­a­lyp­tique inti­t­ulé The Lost Sol­dier, où un robot tente de se forg­er sa pro­pre human­ité.