La con­ster­na­tion qui nous acca­ble devant une bonne par­tie du Pape François : un homme de parole le dis­pute à l’at­trait évi­dent de son sujet. Man­i­feste­ment sub­jugué par la per­son­nal­ité publique et la com­mu­ni­ca­tion de l’évêque de Rome actuelle­ment en exer­ci­ce, Wim Wen­ders, lui-même catholique con­ver­ti au protes­tantisme, met sa caméra au ser­vice de cette pub­lic­ité — avec la béné­dic­tion du Vat­i­can copro­duc­teur. Si l’idée pour­ra irrit­er a pri­ori les spec­ta­teurs anti­cléri­caux, ce sera au détri­ment de son intérêt bien réel. Comme Jean-Paul II en son temps, François se mon­tre le par­fait VRP de l’Église catholique, cap­tant l’at­ten­tion des médias en se posi­tion­nant publique­ment et avec un cer­tain sens de l’équili­bre entre sa base con­ser­va­trice et la marche du monde. En par­ti­c­uli­er, il a su se démar­quer en met­tant en avant ce qui le dis­tingue d’emblée de ses prédécesseurs : ses orig­ines non européennes, sa for­ma­tion chez les jésuites, et surtout l’in­spi­ra­tion de son nom de règne par Saint François d’As­sise comme gage décisif de mod­estie et de prox­im­ité avec les défa­vorisés. Aus­si, même au sein d’une entre­prise ouverte­ment non neu­tre — voire pro­pa­gan­diste, approcher ain­si la tech­nique de prêche d’un ani­mal poli­tique et spir­ituel aus­si sin­guli­er reste indé­ni­able­ment intéres­sant. Et de fait, les moments qui jus­ti­fient l’ex­is­tence du Pape François : un homme de parole sont pré­cisé­ment ceux où, assis sur un de ses sièges papaux, le sujet délivre posé­ment son dis­cours à l’adresse du film. Posant face caméra un regard par­ti­c­ulière­ment intense[1], choi­sis­sant ses mots avec soin et patience en leur don­nant l’ac­cent de la con­vic­tion per­son­nelle, il donne à appréci­er les élé­ments d’une rhé­torique d’une red­outable effi­cac­ité.

Le charisme de Jorge Mario Bergoglio suf­fit-il à sur­mon­ter les tares de ce film dédié à sa gloire ? Rien n’est moins sûr, le sou­verain pon­tife ayant affaire à forte par­tie : un réal­isa­teur per­suadé depuis trop longtemps que son art doit se sig­naler au-dessus de son sujet. Fidèle à lui-même, Wen­ders con­tin­ue de con­sid­ér­er que faire du ciné­ma revient à “faire ciné­ma”, que traiter un sujet par les moyens du ciné­ma doit néces­saire­ment être une démon­stra­tion de la puis­sance de celui-ci. Si cette pos­ture afflige, c’est parce qu’elle échoue à sus­citer autre chose que des effets osten­ta­toires par-dessus le dis­cours au pre­mier degré du film — ici, une écoute béate. Cela va d’un éprou­vant surlig­nage musi­cal des images d’archives à un pre­mier et un dernier plan sur le Vat­i­can en time-lapse (eh oui, là-bas aus­si, le temps passe…), pour cul­min­er dans l’inepte avec des scènes de recon­sti­tu­tion de la vie de Saint François d’As­sise. Il faut le voir pour le croire : imi­ta­tions grossières des débuts du ciné­ma (muet, noir et blanc trem­blotant) où de mal­heureux acteurs en robe de bure sont tenus à des mim­iques de béat­i­tude sans grâce (n’ap­pa­rais­sant autrement que ce qu’elles sont : singées)[2], ces scènes d’un comique bien involon­taire ren­voient moins à l’o­rig­ine du nom du pape ou à celle du ciné­ma qu’à la con­cep­tion triste et embar­ras­sante de celui-ci par le réal­isa­teur des Ailes du désir, agi­ta­tion de formes qu’il con­sid­ère plus pour leur statut de fétich­es pour illus­tra­tion cinéphile que pour le moyen qu’ils offriraient d’ap­préhen­der le monde. Inutile d’a­jouter que le prob­lème qu’il pose de nou­veau ici sur son tra­vail ne rend pas ser­vice aux promess­es de son film.

Notes

Notes
↑1 Effet favorisé par un dis­posi­tif, l’ “Inter­ro­tron” (conçu par Errol Mor­ris pour ses pro­pres doc­u­men­taires), qui per­met à Wen­ders et à François de se fix­er mutuelle­ment “à tra­vers” la caméra, le sujet s’as­sur­ant ain­si de ren­dre leur regard à la fois au cinéaste et au spec­ta­teur.
↑2 Le choix du muet, sans inter­titres, s’avère d’au­tant plus idiot qu’il agit comme un con­tre­sens au regard de ce que Wen­ders pré­tend met­tre en lumière : avant d’être un brave type en extase devant les besti­oles et les plantes, François d’As­sise était aus­si… un homme de parole. Ce qu’avaient com­pris au moins deux cinéastes avant Wen­ders, dont celui-ci eût mieux fait de s’in­spir­er avant de faire n’im­porte quoi : Rosselli­ni (Les 11 Fioret­ti de François d’Assise) et Pasoli­ni (Uccel­lac­ci e Uccelli­ni).