Camille, jeune pro­lé­taire d’une ving­taine d’années, arrive à Paris où, en l’échange d’un logis, il rend ser­vice à Hélène, une femme d’une cinquante d’années, en s’occupant de son fils qui vit reclus dans sa cham­bre. Inter­prétée par Hélène Surgère, cette bour­geoise intel­lectuelle accueille Camille avec une éton­nante bien­veil­lance, jusqu’à ce que ce dernier se rende compte pro­gres­sive­ment que ce qu’il prend pour des mar­ques d’attention à son égard ne sont en fait que des bonnes manières ou bien pire, de la pitié.

C’est en accor­dant une place pri­mor­diale aux rap­ports que les per­son­nages entre­ti­en­nent avec l’univers qui les entoure que le film, dont l’intrigue est pour­tant min­i­male, parvient à évo­quer la ques­tion du malaise social.

Une bourgeoisie esthète

Un cer­tain refus du naturel se dégage du jeu des acteurs, et notam­ment à tra­vers leur atti­tude face à la caméra. Ce sont surtout les corps des bour­geois, dont le per­son­nage d’Hélène est l’incarnation par excel­lence, qui par leurs pos­tures recher­chées et leurs gestes hiéra­tiques con­fèrent aux images une esthé­tique pic­turale clas­sique que ren­for­cent les couleurs pro­fondes de l’image de Georges Strou­vé[1]. Les références y sont d’ailleurs nom­breuses : sur les murs des nom­breuses pièces du grand apparte­ment d’Hélène sont affichées pho­togra­phies et tapis­series en tous gen­res. À l’image des tableaux qui ornent son envi­ron­nement, Hélène prend la pose et se con­tem­ple intérieure­ment. Ain­si, ces corps aux atti­tudes figées de stat­ues s’opposent aux mou­ve­ments pré­cis de Camille dont la choré­gra­phie rap­pelle les per­son­nages bres­son­niens de Pick­pock­et ou d’Un con­damné à mort s’est échap­pé. Corps (social) étranger, Camille affiche, lui, un rap­port au monde qui passe avant tout par le labeur et des apti­tudes manuelles. Ses gestes qui sont ceux d’un ouvri­er aliéné par le tra­vail sont pour­tant con­sid­érés par le fils d’Hélène comme l’expression même de la lib­erté ; lui, a renon­cé à sa posi­tion sociale de fonc­tion­naire qu’il con­sid­ère comme alié­nante. À tra­vers Camille, il fan­tasme la sup­posée lib­erté de l’homme pro­lé­taire, mais se fait pour­tant servir par ce dernier, inscrivant donc la soumis­sion au cœur de leur rap­port.

L’héritage du réalisme poétique

Jean-Claude Guiguet s’attache à met­tre en valeur les iné­gal­ités sociales notam­ment à tra­vers l’intervention de plusieurs per­son­nages qui s’apparentent alors pour quelques instants aux fig­ures emblé­ma­tiques du réal­isme poé­tique[2] : une marchande de jour­naux explique ses con­di­tions de tra­vail déplorables, Camille racon­te les mul­ti­ples emplois pré­caires qu’il dû enchaîn­er, sa sœur évoque la tra­jec­toire qui l’a menée à faire le trot­toir… Autant de dis­cours aux­quels se rend très atten­tive Hélène. La façon de cen­tr­er l’attention sur les rap­ports des per­son­nages aux objets qui les envi­ron­nent pour­rait inscrire ce film dans la lignée de Robert Bres­son. En effet on y sent une atten­tion par­ti­c­ulière portée au déploiement des gestes, à la manip­u­la­tion des objets ; autant de choix qui per­me­t­tent à Guiguet d’aborder de manière sub­tile la prob­lé­ma­tique des rap­ports soci­aux. D’autres élé­ments rap­prochent encore le film de l’univers bres­son­nien : la mansarde de Camille évoque les décors de Pick­pock­et, tan­dis qu’Hélène évoque avec légèreté une ten­dance famil­iale à la klep­tomanie.

Loin d’être une fable sociale réduc­trice ten­dant à l’universalisme, Les Belles Manières con­te l’histoire par­ti­c­ulière d’un homme pro­lé­taire au milieu d’un envi­ron­nement bour­geois[3]. À tra­vers le rap­port aux objets Guiguet met en scène l’inadéquation absolue qui existe entre Camille et cet univers, et révèle ain­si une lutte des class­es insol­u­ble. Finale­ment, ces belles manières évo­quées par le titre sem­blent dénon­cer ces pos­tures hyp­ocrites qu’adoptent suc­ces­sive­ment les per­son­nages appar­tenant à la classe bour­geoise. L’attention qu’Hélène porte à Camille relève plutôt de l’apitoiement intéressé que de la bien­veil­lance et les grandes pal­abres de son fils sur l’aliénation de la bour­geoisie sem­blent ridicules puisqu’il exploite lui-même Camille en se faisant servir par lui. Autant de per­son­nages qui sont le reflet d’une cer­taine bour­geoisie intel­lectuelle qui prend la pose : elle expose ses principes dans les dis­cours sans jamais les adopter en réal­ité.

Notes

Notes
↑1 Il est l’un des directeurs de la pho­togra­phie réguliers de Paul Vec­chiali.
↑2 Un genre que partage Paul Vec­chiali qui n’est autre que l’un des mon­teurs du film, et surtout le fon­da­teur de la société Diag­o­nale qui pro­duit le film. On retrou­ve d’ailleurs dans ce film le duo trag­ique Hélène Surgère / Nico­las Sil­berg de Corps à cœur, tourné la même année, ain­si qu’une myr­i­ade d’autres per­son­nages qui sont les acteurs réguliers de Paul Vec­chiali.
↑3 Le film se déroule presque entière­ment à l’intérieur de l’appartement.