Sans un bruit est tirail­lé entre deux façons dif­fi­cile­ment com­pat­i­bles de faire du ciné­ma de genre. La pre­mière, pro­pre à plaire aux ama­teurs d’un ciné­ma indépen­dant malin, est d’appuyer son film du mieux qu’on peut sur une idée orig­i­nale impres­sion­nante. Ici, celle-ci con­siste à faire du monde con­nu un ter­ri­toire fan­tôme où le silence est la règle la plus absolue, où tout son plus fort qu’un mur­mure étouf­fé est pro­scrit, sous peine d’une mort bru­tale admin­istrée par un cro­quemi­taine pou­vant sur­gir de n’im­porte où au triple galop (des mon­stres hyper­sen­si­bles au son ayant sem­ble-t-il pris pos­ses­sion de la Terre, ou du moins des États-Unis). John Krasin­s­ki, acteur, coscé­nar­iste et réal­isa­teur, tâche d’ex­ploiter au max­i­mum ce pos­tu­lat autour d’un cou­ple (joué par lui-même et Emi­ly Blunt) et de ses deux enfants, lais­sant les petits bruits ambiants du monde fan­tôme se mêler aux frot­te­ments des gestes trop pru­dents, aux bribes à peine audi­bles des mots mimés par des lèvres qua­si muettes, jusqu’à ce qu’un jump scare générale­ment causé par les per­son­nages mêmes (typ­ique­ment : un objet qui tombe au sol) déloge soudain les exis­tences du fil sur lequel il croy­ait avoir atteint la sécu­rité. Le film fait même cul­min­er le principe jusqu’au malaise, dans une scène où la femme enceinte et bien­tôt à terme, vic­time d’une sérieuse blessure, doit à tout prix s’empêcher de hurler sa douleur. Ce spec­ta­cle du silence comme ques­tion de survie est surtout impres­sion­nant dans les moments, essen­tielle­ment de la pre­mière par­tie, où Krasin­s­ki mise sur le hors-champ visuel pour fig­ur­er la men­ace per­pétuelle qu’on veut tenir loin du cadre et qu’on craint d’abord d’enten­dre arriv­er avant de la voir.

Mais le film lui-même ne serait-il pas à la longue mal à l’aise avec cette baisse de ton qu’il s’im­pose ? C’est ce qu’in­spire sa dif­fi­culté à tenir de bout en bout sur ce seul principe. À mesure que le rap­proche­ment de la men­ace mon­strueuse se fait inévitable (ren­dant l’usage du hors-champ moins évi­dent), c’est une autre pra­tique du ciné­ma de genre qui entre en jeu, pro­pre, elle, à ras­sur­er les ama­teurs de diver­tisse­ment stan­dard : celle qui con­siste à se fier à des acces­soires rou­tiniers en escomp­tant sur leurs effets éprou­vés, fût-ce par-dessus le principe de base. Soit : une musique venant soulign­er les moments de sus­pense ; quelques moments où ce sus­pense s’avère faux et super­flu (comme celui impli­quant une baig­noire et une tache de sang) ; une sous-intrigue som­maire­ment traitée de malaise famil­ial dont l’im­por­tance est lour­de­ment appuyée, à un moment-clé, par un mon­tage par­al­lèle jux­ta­posant l’ex­plic­i­ta­tion de ce malaise et l’ap­proche d’un mon­stre… Il est vrai qu’une scène, celle où le père doit déclencher un feu d’ar­ti­fice pour créer une diver­sion, mar­que une forme de tran­si­tion d’une approche à l’autre, autorisant — aux per­son­nages et au film — le recours au vacarme quand cela les arrange. D’où le para­doxe d’un réc­it enten­dant s’ap­puy­er sur l’ef­fi­cac­ité du silence (com­pren­dre : économie de la parole et baisse du son diégé­tique), mais ne pou­vant s’empêcher de créer — par la musique, les images sig­nifi­antes, mais aus­si finale­ment par le son — une forme de bruit, une façon de combler les trous sonores, comme si, partagé entre son argu­ment expéri­men­tal et son objec­tif de fédér­er le pub­lic, il s’ac­com­modait mal du vide qu’il pré­tend pour­tant approcher.

Peur et reconquête

Sans doute cette décep­tion est-elle due au fait que Sans un bruit nous en fait atten­dre trop de lui dès le départ : débu­tant avec les indices d’un pur film d’épou­vante, il bifurque à mi-chemin sur les ornières d’un film de mon­stres où il ne s’ag­it plus seule­ment de sur­vivre, mais d’af­fron­ter (les mon­stres comme le malaise famil­ial). Plus sig­nifi­ants que les moments où les per­son­nages sont silen­cieux, il y a ceux, plus rares mais plus oppor­tuné­ment choi­sis, où ils prof­i­tent d’un moment de répit pour par­ler. Le pre­mier, entre le père et son fils près d’une cas­cade dont le bruit cou­vre leurs voix, aura pour seule fonc­tion d’ex­pliciter le malen­ten­du entre le père et sa fille restée à l’é­cart. Plus loin, alors que le cou­ple s’est réfugié dans une cachette de dernier recours mais en lais­sant les enfants dehors, l’épouse met en demeure son mari d’aller les chercher. Ce n’est dès lors plus la peur pure qui est au pro­gramme, laque­lle cède le pas à ce qu’on peut trou­ver dans Signes ou La Guerre des mon­des, sans les offres d’autres niveaux de lec­ture de ces derniers : une recherche de recon­quête sur fond de blessure à panser dans le cocon famil­ial. Le dernier plan du film, ouverte­ment revan­chard, parachève ce détour d’un ter­rain poten­tielle­ment ver­tig­ineux — une expres­sion sin­gulière de la peur de l’in­con­nu — vers un spec­ta­cle plus fédéra­teur.