“Ne pas don­ner de sens au film mais faire des films pour les sens” : c’est l’un des mantras de l’écurie Kour­tra­jmé, dont Romain Gavras fut avec Kim Chap­iron la fig­ure de proue. Le monde est à toi (titre qui rap­pelle évidem­ment le “The world is yours” de Scar­face) aurait peut-être gag­né à appli­quer véri­ta­ble­ment cette injonc­tion ado­les­cente, un peu naïve, qui traduit un attrait pour le clin­quant et la frénésie. Or, Gavras a ici le défaut de ne franchir qu’à moitié le Rubi­con, d’être un sale gosse seule­ment en sur­face. Le film sem­ble pour­tant s’amuser d’un imag­i­naire pro­pre à la ban­lieue (des clips de PNL au chien du caïd qui s’appelle Ibra, en référence à l’ex-joueur du PSG), avec un humour noir et malpoli (les gags sur les migrants et le ter­ror­isme) et un cast­ing pres­tigieux de cabotins (Cas­sel, Adjani, Damiens, Kater­ine…) con­vo­qué dans une logique de con­tre-emploi. Encore eût-il fal­lu que le pro­gramme n’en demeure pas au stade de l’intention, que Gavras joue véri­ta­ble­ment avec ses fig­ures détraquées plutôt que de les figer cha­cune dans un gag redon­dant (Cas­sel, l’acteur le plus drôle du film, dont le per­son­nage cède aux sirènes des vidéos com­plo­tistes, idée amu­sante ressas­sée une dizaine de fois).

C’est que le film ne s’abandonne pas vrai­ment aux seuls délices du jeu, il racon­te de fait quelque chose, porte un “sens” : l’histoire d’un jeune homme qui se débar­rasse de ces deux hori­zons tutélaires (le ban­ditisme et l’ombre d’une mère fan­tasque) pour s’enfermer dans un petit rêve de nor­mal­ité, bour­geois, lit­térale­ment une image (il mon­tre sa mai­son idéale sur son télé­phone) et une boîte sem­blable à tant d’autres. Ce cap nar­ratif pour­rait n’être que le pré­texte à une série de sit­u­a­tions, mais Gavras l’envisage avec un pre­mier degré assez éton­nant, des­sine la pos­si­bil­ité d’une rédemp­tion, d’un par­don, châtie les mau­vais et sauve les idiots. Si le film peut être tenu pour réjouis­sant (un de nos con­frères insiste pour que l’on pré­cise qu’il s’est, on le cite, “esclaf­fé à moult repris­es”), on est en droit aus­si de le trou­ver très con­venu et peu aven­tureux.