Grâce aux nom­breux films sur le New York con­tem­po­rain, hip­ster et gen­tri­fié — ceux de Noah Baum­bach et Gre­ta Ger­wig, d’Ira Sachs, des frères Safdie pour ne citer que les plus évi­dents — la vue de ses rues, ses parcs, ses habi­tants dans la fleur de l’âge et leurs activ­ités à la mode (des cours de yoga aux soirées rooftop) est presque famil­ière. En tout cas, don­née pour acquise et trans­for­mée en folk­lore. En pro­posant un “envers du décor” à ce “par­adis de l’époque”, Nobody’s Watch­ing inter­pelle. Venu dans la Grosse Pomme afin de jouer dans le film d’un ami, Nico a quit­té l’Argentine et le tour­nage d’une série TV où il incar­nait l’un des rôles prin­ci­paux. Mais de désil­lu­sions en désil­lu­sions, il est obligé d’enchaîner les petits boulots et les babysit­tings pour s’en sor­tir jusqu’à être englouti par l’anonymat de la grande ville.

Dans ses pre­mières scènes et aus­si ses meilleurs moments, le nou­veau long-métrage de Julia Solomonoff — huit ans après la sor­tie du Dernier Été de la Boyi­ta — flotte dans une zone peu définie qui rend compte d’une jolie insta­bil­ité (économique, iden­ti­taire et formelle) et mélange de façon indo­lente chronique réal­iste, aut­ofic­tion et mise en abyme. En con­ser­vant une dis­tance dis­crète avec son pro­tag­o­niste, Nobody’s Watch­ing trou­ve un juste milieu entre l’observation vit­rée froide et cal­cu­la­trice et la prise à par­tie plus vis­cérale, chevil­lée au corps de ses acteurs en esquis­sant un regard plus proche du témoignage, fait de petites touch­es sen­si­bles et d’impressions quo­ti­di­ennes. Nico (Guiller­mo Pfen­ing) tra­verse les espaces comme un spec­tre, par­fois comme pur élé­ment du paysage quand il est serveur dans un restau­rant branché, par­fois comme un être invis­i­ble per­tur­bant à peine sa colo­cataire en train de mon­ter un clip sur son Mac, par­fois comme un intrus gênant la séance en cours dans la salle de sport de sa sœur. En jouant sur les détails cachés au fond de l’image, Solomonoff crée une ten­sion intéres­sante, fil­mant son héros fon­du dans un décor qu’il ne pour­ra jamais vrai­ment maîtris­er, touchant du doigt le New York fan­tas­mé des films mais inca­pable de le saisir pleine­ment. Ce con­stat, bien que doux et jamais édi­fi­ant, fait ressor­tir par instant toute la vio­lence et la dureté qui sou­ti­en­nent ces échanges en milieu tem­péré, façon­nant une perte de repères géo­graphiques et indi­vidu­elles.

Vers l’anonymat

Par cer­tains aspects, le film se rap­proche de Sue per­due dans Man­hat­tan qui nar­rait égale­ment la descente aux enfers de son héroïne dans une ville-ogresse. Mais, à la dif­férence du film d’Amos Kollek, Nobody’s watch­ing a du mal à dépass­er ses belles dis­po­si­tions : amoureux de sa joliesse et de sa légèreté, il se rétracte petit à petit sur une com­plainte nom­briliste en basse fréquence. A force de lui faire subir en silence toutes les petites humil­i­a­tions, le scé­nario acca­ble quelque peu son per­son­nage pour mieux en faire l’élément d’un pro­pos métonymique beau­coup plus étriqué. Délais­sant le réc­it social, le film se resserre sur un essai peu stim­u­lant sur la con­di­tion de l’acteur aujourd’hui et pèche par une écri­t­ure beau­coup moins inspirée, fondée sur un jeu de dialec­tiques bien sché­ma­tisé : notoriété/anonymat donc, mais aus­si rôles sociaux/rôles au ciné­ma, absence de tournage/omniprésence des caméras de sur­veil­lance. La fraîcheur ini­tiale se flétrit, se ren­ferme trop vite sur son objet, trans­for­mant son per­son­nage-témoin de son temps en un per­son­nage fétichisé et s’enfonce dans une impasse. Comme épuisé après avoir tout exposé dans sa pre­mière demi-heure, le film se traîne, s’embourbe dans un sen­ti­men­tal­isme niais qui espère beau­coup trop osten­si­ble­ment relancer l’intrigue (l’ancien amant de Nico débar­que à New York pour rou­vrir d’anciennes blessures amoureuses). L’ensemble tire à la ligne jusqu’à sa fin, prévis­i­ble dans ce sys­tème d’un ciné­ma-étau : dégagé de son con­texte, le film devient celui du deuil d’un des­tin avorté finale­ment si banal qu’il aurait pu se dérouler n’importe où, n’importe quand. Soit, une tran­si­tion déce­vante d’un per­son­nage anonyme vers un tra­vail anec­do­tique.