Artiste con­tem­po­rain aux tal­ents mul­ti­ples (l’un de ses pro­jets — L’En­ne­mi de mon enne­mi — est actuelle­ment exposé au Palais de Tokyo), l’in­sa­tiable expéri­men­ta­teur Neil Belo­ufa avait déjà vu son tra­vail de réal­isa­teur mis en lumière grâce à la sélec­tion de son court Desire for Data lors de la 38e édi­tion du fes­ti­val du Ciné­ma du Réel. Occi­den­tal, son pre­mier long-métrage à sor­tir sur les écrans, atteste une nou­velle fois de ses affinités pour un dis­posi­tif scénique fort autour duquel est con­stru­it le réc­it. Ici, ce dis­posi­tif repose essen­tielle­ment sur un décor — un hôtel de proche ban­lieue parisi­enne — où se déploie une énigme com­plète­ment tara­bis­cotée qui offre un loin­tain écho au tumulte du monde con­tem­po­rain. L’e­space s’or­gan­ise autour de quelques pièces (le hall, le bureau, le couloir et une cham­bre) qui devi­en­nent tour à tour lieux d’ex­po­si­tion ou couliss­es, con­sti­tu­ant une sorte de labyrinthe absurde où les mots s’en­tre­choquent et butent sur d’in­nom­brables obsta­cles (malen­ten­dus, quipro­qu­os ou con­tres-sens), offrant ain­si un étrange écrin au rien dans lequel se perd une poignée de per­son­nages : l’hôtesse d’ac­cueil naïve et séduc­trice, la man­ag­er sous ten­sion rapi­de­ment dépassée par les événe­ments et deux étranges vis­i­teurs qui emprun­tent l’ac­cent ital­ien pour se faire pass­er pour ce qu’ils ne sont pas. Le cœur d’Occi­den­tal vient juste­ment se nich­er dans cette stratégie de faux-sem­blants où s’opère tou­jours un décalage entre ce qui est dit et enten­du, entre ce qui est vu et mon­tré.

L’imprécis des mots

Dès les pre­mières scènes, s’in­stau­re un décalage qui don­nera le ton à l’ensem­ble du film : en voix-off, la récep­tion­niste dou­ble les images de com­men­taires per­son­nels. Triv­i­aux, flot­tants, peu assurés, les mots de la jeune femme pren­nent rapi­de­ment le con­tre-pied de ce à quoi sert habituelle­ment ce type de dis­posi­tif. On ne sait jamais à qui ils sont des­tinés (peut-être aux policiers chargés de l’in­ter­roger après la mau­vaise tour­nure des événe­ments dont elle a été témoin), tant l’in­for­ma­tion qu’ils com­mu­niquent sem­ble super­flue, pétrie d’inex­ac­ti­tudes. Il faut recon­naître à la jeune actrice Louise Orry-Diquéro un cer­tain tal­ent pour incar­n­er cette étrangeté : un peu à la manière d’une Emmanuelle Devos, elle paraît sys­té­ma­tique­ment débar­quer d’une autre planète, à con­tretemps du rythme des scènes, peu à l’aise avec cette langue qui la piège à répéti­tion, preuve en est les fautes de français qu’elle com­met et que ses inter­locu­teurs s’empressent de cor­riger en hors-champ avec une rapid­ité qui frôle sou­vent l’ab­surde. Sou­vent film de mots, Occi­den­tal l’est (un peu trop) explicite­ment lorsque la télévi­sion retrans­met le dis­cours creux d’un politi­cien com­men­tant la vio­lence des man­i­fes­ta­tions dont on entend l’é­cho depuis l’hô­tel. Il l’est encore plus lorsque la police débar­que après que la man­ag­er les a con­tac­tés pour sig­naler le com­porte­ment sus­pect des clients par­lant avec un accent ital­ien. À ce moment pré­cis, le sig­nifié et le sig­nifi­ant ne cessent de s’en­tre­cho­quer : les affects des uns (la récep­tion­niste) et les affir­ma­tions dont la logique échappe aux autres (sa respon­s­able) génèrent un quipro­quo aux relents kafkaïens qui vient sys­té­ma­tique­ment buter sur le dis­cours de la loi (lui aus­si étrange­ment absurde dans ses aspects tatil­lons) énon­cé par les représen­tants de l’or­dre.

L’espace-monde

Le film de Neil Belo­ufa n’est pas pour autant un exer­ci­ce de style ver­beux décon­nec­té des enjeux de mise en scène. La dimen­sion indis­cutable­ment joueuse et volon­taire­ment décousue du scé­nario s’ac­corde par­faite­ment à la manière ludique dont le réal­isa­teur s’empare de son décor. Alors que dans un hors-champ très proche, la man­i­fes­ta­tion génère un véri­ta­ble chaos (écho cer­tain à l’é­tat d’ur­gence, ses dérives et au sen­ti­ment dif­fus de para­noïa qui s’est emparé de la France depuis 2015), le car­ac­tère fac­tice de l’hô­tel avec ses portes en trompe‑l’œil et ses espaces privés de lumière naturelle con­stituent un refuge arti­fi­ciel con­tre la men­ace nihiliste du monde extérieur (le dis­posi­tif et l’esthé­tique ne sont d’ailleurs pas sans rap­pel­er Les Ren­con­tres d’après minu­it de Yann Gon­za­lez). Au fur et à mesure que des liens entre les per­son­nages se dévoilent, don­nant — mais seule­ment en apparence — une ascen­dance au scé­nario, le chaos ne cesse de gag­n­er du ter­rain et finit par s’im­mis­cer dans l’e­space clos de l’hô­tel. À la légèreté des pre­mières scènes se sub­stitue une ambiance de fin du monde qui finit par con­t­a­min­er l’ensem­ble du film. De plus en plus insai­siss­ables, les per­son­nages se meu­vent et se con­fron­tent sous l’œil com­plaisant des caméras de sur­veil­lance, sans qu’on sache finale­ment de quoi il en retourne exacte­ment. C’est que l’en­jeu scé­nar­is­tique n’a que peu d’im­por­tance : aux con­clu­sions toutes faites sur ses con­tem­po­rains et aux déc­la­ra­tions d’in­ten­tion, le réal­isa­teur préfère entretenir le flou, n’hési­tant pas à regarder avec une petite touche d’ironie com­plice ce micro­cosme socié­tal courir à sa pro­pre perte.